Caprin : la marque de trail responsable 100% française d’Alexandre Marquès

portrait alexandre marques caprin

Aimer le trail, vouloir préserver la nature, participer à la réindustrialisation de la France. Voilà tout à trac les combats d’Alexandre Marquès. Des travaux d’Hercule qui ne rebutent pas ce grand sportif qui a créé il y a deux ans la marque Caprin, avec un double impératif catégorique : tout produire en France et uniquement avec des matériaux biosourcés. Serge Moro l’a rencontré pour mieux comprendre les enjeux et obstacles qu’affronte ce combattant au quotidien.

ESPRIT TRAIL : Tu es le fondateur de marque Caprin ! Tu as dû franchir de nombreux obstacles pour parvenir à ton objectif ?

Alexandre Marquès : Caprin, c’est une marque française que je suis fier de présenter comme totalement responsable, avec des matériaux biosourcés*, d’origine naturelle comme l’huile de ricin, ou recyclés comme les bouteilles d’eau. Notre principe fondateur est double. D’abord, produire à 100% en France. Et ensuite, privilégier les matières d’origine naturelle recyclées, pour diminuer notre impact carbone. Du filage à la confection, notre tenue de trail est entièrement fabriquée en France, avec une gamme de vêtements spécialement pensés pour répondre aux besoins des traileurs.

* biosourcés : issus de la matière organique renouvelable, d’origine végétale ou animale.

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Alexandre Marques. Photo Caprin

Dis-nous en plus sur le ricin, cette plante devenue fibre technique !

Alexandre Marquès : Le ricin est une plante poussant dans quasiment toutes les régions du monde. Elle est même considérée comme une espèce envahissante dans certains pays. C’est à partir des graines de cette plante que l’on produit l’huile de ricin. Du champ de culture à nos tissus éco-responsables, il n’y a qu’un pas. Cette fibre a été créée dans les années 1940 par des chercheurs français, devenant ainsi l’un des premiers polyamides biosourcés. À l’époque, l’approche environnementale n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui et les coûts de production étant plus importants que ceux du nylon conventionnel, son développement a été limité jusqu’aux années 1990.

Aujourd’hui, un industriel français réceptionne l’huile de ricin pouvant provenir du monde entier. Suite à différents processus de transformation chimique, l’huile est transformée en molécules de carbone permettant la polymérisation nécessaire à la création d’un polyamide. Produits sous forme de granulés, ces derniers sont ensuite transformés en fils chez notre fournisseur drômois, puis texturés, tissés et teints pour en faire le tissu présent sur notre gamme Caprin.

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Photo Caprin / DR

Quel est l’intérêt d’utiliser cette fibre dans vos vêtements de trail ?

Alexandre Marquès : L’alternative proposée par l’utilisation de textiles à base d’huile de ricin permet de réduire significativement la consommation d’eau dans le processus de production. Cela permet également de diviser de moitié l’émission de CO2 par rapport à une fibre de nylon classique. Aujourd’hui, lorsqu’on se penche sur la question de l’empreinte carbone des vêtements, c’est la matière qui les compose qui ressort en pole position. Elle représente à elle seule environ 40% des émissions de CO2 du produit. Autrement dit, si l’on veut minimiser l’impact carbone de nos produits, il nous faut choisir avec attention les matières et les tissus composants nos vêtements.

Est-il vrai que l’industrie du textile est la seconde plus polluante au monde derrière l’industrie du pétrole ?

Alexandre Marquès : Oui, car cette industrie est principalement consommatrice de deux matières « premières » : le coton et le polyester. Dans le monde, le polyester est 3 fois plus utilisé que le coton, pour ses propriétés techniques et sa plus faible consommation d’eau. À ce titre, l’industrie du textile représenterait 20% de la pollution mondiale de l’eau, notamment due à l’utilisation des pesticides pour la production du coton, de la teinture et des traitements des vêtements.

Je voudrais aussi rappeler qu’il est estimé qu’en 2050, il y aura plus de masse plastique que de poissons dans les océans, alors qu’il existe des alternatives. Chez Caprin, nous avons fait le choix d’utiliser des matières synthétiques provenant de polyester recyclé. Les matières synthétiques offrent des caractéristiques techniques indéniables pour la pratique du trail/running (résistance, élasticité, rapidité de séchage et légèreté) par rapport au coton ou autres matières naturelles. C’est pourquoi l’ensemble des empiècements en mesh de notre maillot de trail est constitué uniquement de polyester recyclé qui provient de bouteilles d’eau récupérées et triées dans la région de Milan en Italie. Il est ensuite transformé en fil sur place, et envoyé en Isère pour la conception de notre tissu.

Pourquoi êtes-vous si peu suivis ?

Pour une pratique aussi exigeante que le trail, un tissu doit répondre à un certain nombre de critères : robustesse, hydrophobie, toucher délicat, élasticité, etc. C’est pourquoi les vraies alternatives écoresponsables sont encore très rares dans ce milieu. Pourquoi ? Faute d’ambition des marques ? Question de prise de conscience ? Faute d’écosystèmes industriels assez développés pour offrir un choix suffisant de tissus et à un prix convenable ?

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Dans les ateliers de confection de Caprin, en France. Photo Caprin

Tu es parvenu à faire fabriquer tous vos produits en France ?

Alexandre Marquès : Tout à fait ! Nous fabriquons nos vêtements localement. Les ateliers de confection et les ateliers de tissage avec lesquels nous travaillons sont tous situés dans l’arc alpin français. Nos vêtements sont imaginés, conçus et entièrement fabriqués dans les Alpes ! Tous nos partenaires ont ce souci de progresser dans leurs techniques de fabrication, de faire grandir la variété de tissus recyclés et biosourcés qu’ils proposent, et de respecter l’environnement. Pour nous, cela fait toute la différence. Je suis fier de dire que derrière chaque produit Caprin, il y a des personnes et des entreprises que vous pourriez croiser au coin de la rue. Tout cet écosystème nous permet de vous proposer une alternative plus saine à la pratique de votre sport.

Quand tu parles du Made In France, tu veux dire le « vrai » Made In France !

Alexandre Marquès : Exactement, et pas celui qui consiste à mettre des liserés bleu-blanc-rouge partout sur le vêtement, accompagnés par un « Made in China » ou autre sur un coin de l’étiquette. Pas non plus celui qui consiste à écrire « Design in France » ou à insister sur le fait que la marque est française, mais qui fait fabriquer tous ses produits à l’autre bout du monde. Nous parlons de ceux qui visent réellement, sur la base de leurs valeurs personnelles et de leur volonté de changer de modèle économique, à fabriquer localement, où le « Made in Ailleurs » est une exception. Et non l’inverse.

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Des produits très élaborés. Photo Caprin

Tu as pu constater de fait la faillite du textile en France ?

Alexandre Marquès : C’est un constat cruel. La filière du textile en France comptait 600 000 emplois en 1990, contre 60 000 en 2017. 2017 est l’année de bascule où la filière du textile français a recréé des emplois là où depuis plus de 30 ans, elle en perdait. Donc les efforts payent ! Entre 55 000 et 160 000 : c’est le nombre d’emplois que nous pouvons créer si nous choisissons le Made in France une fois sur trois pour l’achat de nos vêtements. Ou une fois sur deux pour l’achat de nos chaussures. Nous avons donc la possibilité de doubler quasi-instantanément le nombre d’emplois dans la filière si nous faisons attention à cela. Nous avons réellement les cartes en main pour changer le monde de demain. Ce n’est pas juste un achat, ce ne sont pas juste des mots.

Vous voulez jouer un rôle dans cette dynamique ?

Alexandre Marquès : Chez Caprin, nous faisons tout le nécessaire à notre échelle pour réduire l’empreinte carbone de nos produits. Cela passe par une fabrication locale, l’utilisation au maximum de matière recyclée, biosourcée… Certes, nous parlons uniquement de produits outdoor et nous ne changerons pas la face de cette industrie d’ici demain. Mais est-ce une raison pour ne rien faire ? Il faut penser « solutions » et trouver des alternatives de consommations responsables et en circuit court, dès que nous le pouvons.

Revenons à l’origine de l’entreprise. Comment l’idée est-elle venue ?

Alexandre Marquès : Jusqu’à 30 ans, j’avais un profil d’acheteur, avec une école de commerce. Et pendant les 7 premières années de ma vie professionnelle, j’ai évolué d’abord dans la pharmacie, puis j’ai occupé des fonctions de manager dans une société de conseil informatique. Caprin, est né en 2021… J’étais en pleine préparation de mon premier Iron Man, pour marquer mes 30 ans. Je suis passionné de sports d’endurance, de trail, de triathlon, et j’ai toujours eu la volonté de travailler dans ce domaine. Lors de cette préparation sportive, je faisais 15 à 20h d’entraînement par semaine, ce qui m‘a donné le temps de réfléchir…

Les vêtements techniques étaient devenus ma seconde peau. Et j’ai compris le paradoxe entre ma préoccupation de préserver la nature et mon utilisation permanente de produits issus de la seconde industrie la plus polluante du mode, celle du textile. 90% des vêtements destinés au sportif sont fabriqués à l’autre bout du monde. Et moins de 10% intègre une infime part d’éco-conception… Le départ de Caprin, c’était ce constat !

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Photo Caprin

Comment appréhende-t-on le monde de l’industrie textile ?

Alexandre Marquès : Pour découvrir ce monde de l’industrie textile, où je ne connaissais strictement rien, il m’a fallu prendre beaucoup de contacts et faire de nombreuses recherches. J’ai identifié 4 fournisseurs de tissus en France, tous dans ma région de Grenoble. Je les ai rencontrés, et c’est eux qui m’ont appris le métier. Ils m’on initié aux différentes matières, à la complexité de la conception. Au début, le contact a été difficile, car ils sont très sollicités, et ils doivent faire le tri dans leurs interventions.

L’un de ces responsables m‘a avoué recevoir presque un contact par jour de jeunes voulant créer une marque ! Sur ces 350 contacts annuels, il en reçoit 50. Sur ces 50, seuls 10 entament une récolte de fonds, et au mieux un seul passe au stade de la création… Entre l’envie, l’idée, et la réalisation, c’est un travail herculéen et tellement aléatoire ! Ma société a aujourd’hui 2 ans, et l’objectif est bien de passer ce cap fatidique des 3 ans, que ne passent pas 90% des start-up ! Il faut faire passer un à un les voyants au vert, et c’est un long chemin, avec tellement de difficultés techniques !

Peux-tu nous faire un bref retour sur l’exercice 2022 ?

Alexandre Marquès : Fin 2022, cela a été mon premier exercice fiscal. 60 000 euros de chiffre d’affaires, principalement de la vente sur Internet et en direct sur les salons de trail. Globalement, on a convaincu 800 clients qui portent nos vêtements. Le plus ardu, c’est la recherche et le développement, qui prennent beaucoup de temps ! Et en faisant tout en interne, c’est difficile de disposer du temps nécessaire. Nous devions sortir une collection hiver en décembre dernier, mais elle n’est prête que depuis le mois de mars… Du coup, on perd du chiffre d’affaires !

Nous avons développé pas mal de choses, en particulier un partenariat avec Décathlon, où nos produits seront en vente sur leur site de commerce. C’est une belle visibilité. Plus récemment, nous sommes distribués dans le réseau Go Sport, à Chambéry, à Grenoble et Paris-République. Certes, il s’agit de volumes restreints, mais ainsi l’ensemble est maîtrisable. Et notre atelier de production peut suivre.

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Les 2 coloris des tenues Caprin. Photo Caprin

Comment s’annonce 2023 ?

Alexandre Marquès : La rentabilité de notre modèle économique, avec 100% de produits Made in France, est impossible à court terme… Si j’acceptais de produire en dehors de France, au Portugal ou en Europe de l’Est, je ferais un bon de rentabilité de 30%. Et plus, plus on développe des produits nouveaux, plus on engage des financements de recherche et développement, moins on est rentable. Le point mort sera certainement en 2025. Je réfléchis d’ailleurs à prendre des parts chez notre producteur pour accélérer l’équilibre économique de mon process. Cela permettrait de pérenniser notre modèle du vrai Made in France.

Prenons l’exemple de Kilian Jornet et de sa marque NNormal. Il y vraiment deux choses distinctes : le discours médiatique et la vraie vie, qui est beaucoup plus complexe… Entre son ambition de départ et la réalité du marché, il y un gouffre. La réalité, c’est que plus on accepte de polluer, plus on est rentable. Je m’attendais à mieux de la part de Kilian Jornet, avec a minima une fabrication en Europe et en circuits courts. Les promesses étaient énormes et cela a accouché d’une souris. Il produit… en Chine !

De notre côté, nous allons développer notre gamme de produits été et hiver, avec fin 2023 une vingtaine de références. Plus tard, nous envisagerons de produire aussi une chaussure. On va lancer l’étude de faisabilité sur un modèle 100% français, avec une aide publique dédiée à ce projet. L’avantage par rapport à une grande marque, c’est que nous avons des cahiers des charges plus simples. Ce sera un risque financier que de produire une chaussure. Donc nous allons essayer de proposer un produit grand public, à même de séduire – et satisfaire – le plus grand nombre !

Cet article est paru dans le N°130 du magazine Esprit Trail.

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