Manu-Tara Caballero : ultra-bénévole pour vivre plus fort
Certains sont obligés de vivre plus vite que les autres. Parce qu’on ne leur a pas laissé le choix. Manu Tara Caballero fait partie de ces gens que la maladie n’a pas épargné. Cancer généralisé, espérance de vie très réduite, chaque jour de plus est un cadeau. Alors il les prend, les cadeaux ! Et c’est dans le monde du trail, en tant que bénévole sur des épreuves aux quatre coins de la planète, qu’il trouve un équilibre et oublie un peu l’épée suspendue au-dessus de sa tête… Entretien sans tabous lors de l’UTMB Mont-Blanc.
Manu Tara, ce n’est pas un prénom commun…
Manu Tara Caballero : Je le dois à ma grand-mère, elle était originaire de l’île de Pâques, où Manutara est le nom de l’oiseau sacré. C’est aussi le nom qui a été donné au premier avion qui s’est posé là-bas en 1967, parce que les habitants de l’île, en tant que territoire totalement isolé à 3000 km de n’importe quelle autre terre, n’avaient jamais vu un avion de leur vie. Et comme ça volait, ils l’ont appelé le Manutara…
Mais toi, des ailes, la vie ne t’en a pas vraiment donné. Raconte…
Manu Tara Caballero : Oh non, pas du tout. Pour me présenter, j’ai 41 ans, j’ai fait mes études à Bordeaux et à Lyon en étant saisonnier l’été sur les plages avec les pompiers de Gironde et l’hiver dans les Alpes en tant que réceptionniste à Val d’Isère. J’ai ensuite réussi mon concours et je suis devenu pompier professionnel. Cela fait un peu plus de 20 ans maintenant. Et puis en 2022, pendant les feux de forêt en Gironde, la moitié de mon secteur d’intervention a brûlé. J’étais dans une petite caserne forestière et pendant que je me battais sur les feux, j’ai une boule qui a grossi dans le cou. Une boule indolore, mobile, qui ne m’a pas inquiétée au début, mais qui grossissait et a nécessité d’autres examens.
Et puis le 5 décembre 2022, mon médecin traitant a eu le résultat de la biopsie : c’était un cancer, en stade 3C, c’est-à-dire l’avant-dernier stade, très avancé. On m’a immédiatement prescrit un traitement d’immunothérapie, puis j’ai rapidement été opéré pour retirer une tumeur de la taille d’un œuf, et en mars 2023, on m’a annoncé que j’étais en rémission totale. Et puis en juin, le cancer est revenu. J’ai eu une deuxième opération, puis une troisième, et aujourd’hui, j’ai un cancer généralisé : sur le cœur, les poumons, un peu partout quoi.

As-tu une idée de ton espérance de vie ?
Manu Tara Caballero : Plus ou moins, oui. Il y a 10 ans, les traitements d’immunothérapie n’existaient pas et l’espérance de vie était de 6 à 8 mois. Aujourd’hui, grâce aux nouveaux traitements, pour ce que j’ai et au stade auquel j’ai été détecté, les médecins donnent une durée médiane de survie de 2 ans et demi.
Et on t’a détecté il y a… un peu plus de 2 ans et demi…
Manu Tara Caballero : Voilà. Donc aujourd’hui, chaque journée passée, c’est que du bénef. C’est un peu dur à entendre, mais c’est mon quotidien, ma réalité. J’ai 5 psychologues qui me suivent, celui de l’hôpital que je vois de temps en temps, celui du boulot que je vois aussi de temps en temps, j’ai 2 psys de la Ligue contre le cancer et mon psy libéral, que je le vois toutes les 3 semaines.
Cette année, on t’a vu au Chili avec Racing The Planet, au Pays de Galles avec le Snowdonia by UTMB, et là sur l’UTMB Mont-Blanc. Comment te retrouves-tu bénévole sur les plus grandes épreuves de trail du monde ?
Manu Tara Caballero : En fait, j’étais en arrêt de travail forcé, je demandais tous les 3 mois mais on m’avait interdit de reprendre, et c’est mon kiné, qui venait de terminer le marathon des Sables, qui m’a suggéré d’encadrer de l’ultra-trail, il trouvait que ça pouvait totalement me correspondre. Moi, je faisais du triathlon, j’avais réussi à faire des podiums sur des petites courses, j’avais déjà couru des marathons et des trails, mais jamais d’ultra-trail. J’ai envoyé ma candidature aux organisateurs du MDS et ils m’ont directement pris en septembre 2024 pour faire Fuerteventura en tant que « gilet bleu ».
Et là, j’ai découvert l’univers de l’ultra, et c’était juste « waouh », je n’ai plus eu qu’une envie : faire ça tous les jours. Ensuite, je suis parti faire bénévole sur le Snowdonia by UTMB au Pays de Galles, puis au Chili pour la traversée du désert d’Atacama avec Racing the Planet. C’était dingue, et là, ils m’ont proposé de retourner avec eux pour la traversée du désert de Gobi en Mongolie en juin 2026, et en 2027, si mon état de santé le permet, pour faire The Last Desert en Antarctique. Ça, ce serait énorme…

Comment te débrouilles-tu financièrement ? Tout est pris en charge par les organisateurs ?
Manu Tara Caballero : Ça dépend des organismes. En France, ils prennent quand même pas mal en charge. Par exemple à Chamonix, en tant que bénévole, je suis remboursé d’une partie de mes frais de déplacement, plus de la moitié, et je suis logé et blanchi, donc ça va. Pour le Marathon des Sables, qui est aussi une organisation française, ils nous prennent par la main à Paris et ils payent tout, donc c’est aussi très facile. Par contre, quand je suis avec des organismes internationaux, je dois payer tout ou partie, parfois même ma bouffe pendant les courses. Le Chili par exemple, ça m’a coûté 3000 €.
Mais il faut relativiser, c’est le prix d’une aventure extraordinaire. Je ne cours pas la traversée du désert d’Atacama, mais je la fais quand même et c’est ultra grisant ! Je ne peux plus porter un dossard, je ne pourrai sûrement plus jamais en porter, mais je vis ces aventures-là par procuration, dans le partage, et en fait c’est ça mon kiff aujourd’hui. Bon, après, j’avoue, ma femme n’est pas très contente que je dépense entre 5 et 10 000 € de voyages par an, mais c’est pour ma survie, pour mon bien-être. J’en ai besoin.

Entre UTMB Mont-Blanc et Marathon des Sables, tu choisis quoi ?
Manu Tara Caballero : MDS, sans hésiter. Je préfère largement les épreuves par étapes dans le désert en déplaçant le bivouac chaque jour aux épreuves qui ne durent qu’une journée parce que sur une journée, je n’ai pas le temps de discuter avec les coureurs alors que quand tu es sur le bivouac, que tu te lèves avec eux, que tu les aides au petit déj et que tu les couches, tu vis le truc 10 fois plus fort. Et ils sont très accessibles dans ces moments-là, c’est ça qui est génial.
Que peut-on te souhaiter pour 2026 ?
Manu Tara Caballero : De continuer à encadrer de l’ultra ! Et que mon projet Cœur de Sable d’engager une équipe de sapeurs-pompiers de Gironde pour faire le Marathon des Sables Maroc en octobre et récolter des fonds pour la recherche contre le cancer soit un succès. Si les planètes s’alignent, je devrais réussir à avoir un team de 5 sapeurs-pompiers, avec en plus un coach, un kiné et une célébrité – que je n’ai pas encore trouvée. Je monte ça avec l’association Les Foulées de l’Espérance, et j’ai déjà un partenaire majeur pour aider au financement.
Dans l’histoire, si mon état de santé le permet, je servirai de chauffeur au journaliste de Canal+ qui nous suivra, sauf si, par miracle, j’arrive à remettre un dossard, mais je n’y crois pas trop. Et dans la foulée, en 2027, j’imagine déjà renouveler l’expérience, mais cette fois-ci avec un team de sapeurs-pompiers venus de France entière…
Le moral ?
Manu Tara Caballero : Il y a des hauts et des bas, bien sûr. Mon état de s’améliore pas, donc je dois apprendre à faire avec les douleurs, trouver les parades. Mais tant que je pourrai continuer à évoluer dans le milieu du sport et de l’ultra, ça ira. Depuis 3 ans, j’ai découvert ce que voulait dire « profiter de l’instant présent », chose que je ne savais pas avant.
Et en fait, ici et maintenant, tout va bien. Je te parle, je regarde le glacier qui est juste derrière, c’est juste magnifique, j’ai de la chance. Je suis ultra chanceux. Si je n’avais pas eu cette maladie, je serais toujours le pompier lambda. Aujourd’hui, le cancer m’offre une espérance de vie réduite, mais ce qu’il me reste à vivre, je le vis trois fois plus vite qu’avant. C’est incroyable tout le bien que ça m’a apporté quand même. Et demain, c’est demain.
Cette interview est parue dans le magazine Esprit Trail N°146 daté décembre 2025-janvier 2026.
Commandez-le en version print ou numérique ICI















![[Et ça repart!!] ALERTE ÉMÉTOPHOBIE – Casquette Verte sur la LyonSaintéLyon 2025](https://www.esprit-trail.com/wp-content/uploads/2026/01/Et-ca-repart-ALERTE-EMETOPHOBIE-–-Casquette-Verte-sur-la-LyonSainteLyon-2025-180x180.jpg)

















Laisser un commentaire
Rejoindre la discussion?N’hésitez pas à contribuer !