Dopage des coureurs kényans : que faire ?

Kenya. Photo Esther Morreel

C’est une triste affaire qui a secoué le monde du trail en septembre 2025 : Joyline Chepngeno, gagnante de la mythique course suisse Sierre-Zinal, a été contrôlée positive à une substance interdite, l’acétonide de triamcinolone, et suspendue 2 ans, perdant du même coup son titre remporté sur l’OCC quelques semaines plus tard lors de l’UTMB Mont-Blanc. Une affaire de dopage qui succédait à une autre affaire, toujours à Sierre Zinal, lorsqu’en 2022 les 2 vainqueurs, Mark Kangogo et Esther Chesang, étaient disqualifiés, le premier pour avoir été contrôlé positif, la seconde pour avoir été sous le coup d’une suspension en cours, donc interdite de compétition. Le dopage des coureurs au Kenya est un fléau qui gangrène la pratique de la course à pied, mais y mettre fin semble impossible. Enquête.

Joyline Chepngeno, le rayon de soleil des Milimani Runners

C’était une belle aventure de Julien Lyon. Son projet, les « Milimani Runners », faisait sens : extraire les Kényans du marathon, filière très encombrée, pour les faire réussir sur les sentiers. Improvisé coach, le Suisse et son épouse kényane, Lavina Achieng, ont poussé cette dynamique avec un engagement solidaire qui semble sincère, le projet « Simba for Kinds », pour venir en aide aux enfants en difficulté d’Iten, la « capitale mondiale » de l’entraînement marathon, sur les hauts plateaux du Kenya.

Mais depuis, les choses se sont un peu gâtées… Tout d’abord en août 2022, lorsque Marc Kangogo, un de ses athlètes, est contrôlé positif après sa victoire à Sierre Zinal. L’affaire faire grand bruit, les Kényans sont montrés du doigt, le « tous dopés » qui vise régulièrement les coureurs africains trouve un nouveau terreau dans le trail, puis les choses se tassent. Et, en 2024, un conte de fées illumine l’histoire des « Milimani Runners » lorsqu’une inconnue franchit en héroïne la ligne d’arrivée de Sierre-Zinal.

Coachée par Julien Leroy, Joyline Chepngeno témoigne alors : « J’ai 24 ans. Quand on finit l’école, on essaye de gagner notre vie. Mon mari m’a quittée et m’a laissée seule avec mes deux enfants. Dans le même temps, je voyais des copines remporter des courses à l’étranger et revenir acheter de grandes maisons au Kenya. J’ai donc décidé, en 2022, de me mettre à la course. Au Kenya, je m’entraînais seule, et je n’arrivais pas à grand-chose. J’ai rencontré Julien qui m’a aidée. Il m’a permis d’avoir une structure. Il m’a testée et il a vu que j’étais forte, il m’a proposé de participer à une course en Europe. J’ai alors tout fait pour réaliser une grosse performance. »

Photo rising.story. Mathis Decroux_SierreZinal_2025
Joyline Chepngeno à l’arrivée de Sierre-Zinal 2025. Photo Rising Story / Mathis Decroux / GTWS

Après le beau temps, l’orage du dopage

Depuis son éclatante victoire à Sierre-Zinal, Joyline Chepngeno n’a plus quitté les podiums des courses auxquelles elle a participé. Victoire lors de l’épreuve finale des Golden Trail World Series 2024 à Locarno en octobre 2024, 2ème place en Chine, sur la Grande Muraille, en avril 2025, victoire sur le prestigieux Marathon du Mont-Blanc en juin 2025, 3ème place sur les sentiers corses du Tavignanu, lors du Restonica Trail, en juillet 2025, Joyline joue les premiers rôles, invariablement. Et double la mise en remportant de nouveau Sierre-Zinal, le 9 août 2025, puis en s’imposant sur l’OCC, la « petite » des finales du circuit UTMB lors de la grand-messe chamoniarde, fin août (elle sera par la suite privée de sa victoire, NDLR), pour le plus grand bonheur de Julien Leroy.

Mais l’ivresse ne dure guère longtemps. Le 9 septembre 2025, les organisateurs de Sierre-Zinal annoncent dans un communiqué que Joyline Chepngeno a été contrôlée positive à l’acétonide de triamcinolone, un glucocorticoïde, et prononcent la disqualification de l’athlète de l’édition 2025, assortie d’une interdiction de participer à Sierre-Zinal pendant sa suspension de 2 ans. Ce cas de dopage intervenant pour la deuxième fois en trois éditions sous la responsabilité de Julien Lyon, ces mêmes organisateurs annoncent en parallèle des mesures drastiques à son encontre, avec une suspension à vie de Sierre-Zinal et une interdiction pour tout athlète de participer sous son nom ou sa structure à une prochaine édition. Pour couronner le tout, Sierre-Zinal exige également le remboursement des dépenses engagées (hébergement, repas, déplacements, frais administratifs) et se réserve la possibilité d’une demande d’indemnisation pour atteinte à l’image de l’épreuve.

Milimani Runners : le manager Julien Lyon se rebiffe

Immédiatement, Julien Lyon déplore la sévérité de la sanction et ce discrédit. Selon lui, il n’est en rien responsable des injections faites au Kenya sans qu’il en ait été informé par son athlète Joyline Chepngeno, qui, précise-t-il, l’a « toujours tenu informé avant de prendre le moindre médicament », règle qu’il a instaurée avec tous les athlètes des Milimani Runners. S’il n’ignore pas que la tentation de dopage est omniprésente au Kenya, sensibiliser ses « poulains » aux risques encourus fait partie de son rôle d’encadrement, et il s’y astreint, rappelle-t-il. Aussi, le « coach maudit » a engagé une procédure civile envers Sierre-Zinal pour que les sanctions à son égard et sa structure soient annulées.

En réponse, et à titre provisoire, avant le jugement de l’affaire, les organisateurs de la course suisse ont supprimé du communiqué de presse relatif à ce cas de dopage, le chapitre concernant Julien Lyon et l’équipe Milimani Runners. Mais avant même de connaître les conclusions de l’enquête, ils ont tenu à réaffirmer leur souhait de ne plus entendre parler des Millimani Runners sur leur épreuve : « Nous ne cherchons pas à reprocher à une équipe une implication directe dans les pratiques de dopage. En revanche, nous exigeons une meilleure vigilance lors de l’accompagnement des athlètes. Nous demandons explicitement aux agents, team managers ou autres personnes privées représentant des athlètes, de respecter l’éthique de l’évènement. Cette mesure de responsabiliser davantage le team, est la conséquence directe d’une situation exceptionnelle. Elle vise à préserver l’intégrité de la course, à protéger la santé des athlètes et à défendre la réputation de Sierre-Zinal. »

Dopage : le mea cupla de Joyline Chepngeno

Prise au piège, l’athlète kényane n’a pas cherché à nier les faits, et a elle aussi choisi de communiquer, en expliquant son geste : « J’ai été testée positive pour une substance interdite. C’est une injection reçue pour traiter une blessure au genou. Mon genou a été blessé pour la première fois lors de mes débuts à Sierre-Zinal en 2024, et la douleur a persisté. C’est lors de ma victoire à l’OCC que l’état de mon genou s’est aggravé. Au Kenya, nous avons un accès très limité à un traitement médical standard et à un soutien sportif professionnel. Par désespoir, je suis allée dans une pharmacie de la ville de Nairobi pour demander de l’aide. Le praticien m’a recommandé un analgésique injecté, m’a assuré qu’il ne s’agissait pas de dopage. J’ai accepté l’injection parce que je craignais de ne pas pouvoir participer autrement. Je n’ai pas informé mon entraîneur, Julien Lyon, parce qu’il ne m’aurait pas laissé courir s’il avait su que je souffrais tellement. Mais j’ai dû courir, car c’est mon seul moyen de nourrir mes deux enfants et ma mère veuve. J’assume l’entière responsabilité de mon erreur… »

Julien Lyon tient à préciser : « Joyline n’a pas voulu me dire qui l’avait conseillée pour se soigner, ni dans quelle officine elle avait acheté le produit incriminé. De notre côté, nous fournissons à nos athlètes un suivi médical rigoureux et professionnel. Son souci au genou était connu et géré dans le respect de l’éthique médicale sportive. Et le produit qu’elle a pris n’améliore pas la performance. Nous avons un cadre fixé par Salomon qui intègre la mise à disposition d’une équipe médicale, de physiologistes à travers Blaise Dubois de la Clinique du Coureur, d’entraîneurs, comme Adrien Séguret. Mais c’était encore un projet émergent, avec des budgets extrêmement limités. J’avais un médecin à disposition, pour répondre à mes questions sur les médicaments que les athlètes souhaitaient prendre, surtout pour des rhumes, des antibiotiques. Il me donnait son accord, mais tout se passait à distance. Il n’y avait que moi sur place. Je n’avais pas forcément pris conscience de la gravité de la situation. C’est un vrai gâchis. »

120 euros par mois, le revenu moyen d’un Kényan

Pour se rendre compte de l’importance que peut revêtir une victoire pour un Kényan, il faut connaître quelques chiffres significatifs. Le salaire moyen est à peine supérieur à 120 euros par mois, soit 1500 euros par an. En signant avec Julien Lyon, Joyline Chepngeno aurait, selon les informations communiquées par ce dernier, reçu un revenu fixe de 10 000 euros de la part de son équipementier pour 2025, et un engagement à 20 000 euros pour 2026. Ses victoires à l’OCC, puis à Sierre-Zinal, lui ont par ailleurs permis de doubler ces gains garantis.

Avec ces milliers d’euros, l’intéressée pouvait donc faire vivre sa famille pendant des dizaines d’années. Mais il semblerait que ces primes de victoires attisent la cupidité d’individus peu scrupuleux gravitant autour des coureurs kényans, en dehors de l’influence des managers. Proposant gratuitement des produits dopants, ils se rémunéreraient sur un pourcentage des gains remportés par l’athlète. Fonctionnant de manière quasi-mafieuse, ils feraient régner une omerta qui dissuaderaient les coureurs pris dans les filets de l’antidopage de révéler comment ils se sont procuré leurs produits.

Iten. Photo Esther Morreel
A Iten, au Kenya, mondialement connu pour ses centres d’entraînement. Photo Esther Morreel

Dopage : qui pour contrôler ?

L’existence d’un tel système est complexe à résoudre, et dépasse les institutions en charge de la lutte anti-dopage comme les organisateurs de course. À court terme, la seule option pour les managers de teams kényans afin de sécuriser la participation de leurs athlètes, serait de procéder en amont des épreuves à des contrôles préventifs pour s’assurer de l’intégrité de leurs coureurs. Un process coûteux, mais qui paraît aujourd’hui indispensable pour restaurer la confiance envers ces coureurs courageux et qui méritent de montrer leurs talents – sans artifice – sur les sentiers du trail mondial. Car le ver est dans le fruit. Actuellement, 142 Kényans, presque tous des coureurs, sont suspendus. Ces suspensions pour dopage concernent majoritairement les femmes, avec plus de 50% de sanctionnées, alors que la proportion de femmes est très minoritaire dans le peloton des coureurs kényans. Fait alarmant : aucun autre pays au monde ne compte autant de sportifs sanctionnés, et en particulier de femmes.

Parallèlement, pour que la lutte contre ce fléau soit efficace, il faudrait également que les contrôles anti-dopage soient plus fréquents sur les épreuves majeures de trail du calendrier national et international, qui évoluent pour la plupart en dehors d’un contexte fédéral. Car aujourd’hui, les contrôles opérés en France lors des trails sont très rares : sur plus de 3 500 épreuves organisées en 2024, le nombre des contrôles s’est élevé à 160, dont plusieurs sur les mêmes courses, en particulier les championnats fédéraux.

Mais là non plus, rien n’est simple. Il faut savoir que la loi française ne permet pas à un organisateur privé de financer par lui-même des contrôles anti-dopage. L’AFLD (Agence Française de Lutte Contre le Dopage) est la seule structure nationale habilitée à réaliser ces contrôles, et elle ne peut être rémunérée par une personne morale de droit privé. De ce fait, les grands trails français qui ne sont pas ciblés par l’AFLD et voudraient mettre en place sur leurs épreuves de tels contrôles valides au niveau juridique, n’ont d’autres recours que de faire réaliser ces tests par des structures étrangères habilitées. Ainsi, l’UTMB collabore avec l’International Testing Agency (ITA), agence prestataire de nombreuses fédérations, dont l’Union Cycliste Internationale. L’UTMB Group mobilise ainsi 100 000 euros par an pour contrôler les finales de l’UTMB Mont-Blanc à Chamonix, mais aussi des manches de son circuit.

Raphaël Roux : « Exclure les coureurs de Julien Lyon, ce n’est pas la bonne solution ! »

Envoyé spécial au Kenya de l’Unité d’Intégrité de l’Athlétisme, Raphaël Roux travaille depuis 2017 pour la Fédération Internationale d’Athlétisme et est charge des contrôles antidopage « hors compétition ». Il collabore notamment avec les World Marathons Majors et les principaux équipementiers qui contribuent financièrement à lutte antidopage. Et il connaît particulièrement bien la réalité de la situation au Kenya : depuis 2023, il vit à Eldoret, dans la vallée du Rift, au contact direct des principaux camps d’entraînement de fond au Kenya. Il est en charge du suivi de tous les athlètes kényans, ainsi que de la formation des testeurs. Une collaboration soutenue par le gouvernement kényan, qui a décidé de mettre 5 millions de dollars par an sur 5 ans pour aider sa fédération d’athlétisme à prendre la mesure du problème et à le résoudre.

Très concrètement, c’est Raphaël Roux qui épaule l’agence kényane antidopage, pour déployer un système antidopage fiable dans ce pays gangréné par la multiplication des cas positifs, ce qui dévalue les performances de l’ensemble des athlètes kényans aux yeux de la communauté sportive. Raphaël Roux : « Je peux attester d’une vraie mobilisation sur le terrain pour éradiquer ce dopage endémique. C’est d’ailleurs pour cela que le nombre de cas positifs a énormément augmenté ces deux dernières années. Ce n’est pas qu’il y a plus de dopés, c’est qu’il y a plus de contrôles. Notre travail au quotidien, c’est de tester les bons athlètes, en recherchant les bonnes substances, et au bon moment ! »

Dopage au Kenya : des méthodes dignes des cartels colombiens

Récemment, la Fédération Internationale d’Athlétisme a failli déchoir l’Agence antidopage kényane car elle ne respectait pas les critères requis pour lutter contre le dopage. Elle lui a accordé quelques mois de délai pour se mettre en conformité. Aujourd’hui, la situation s’améliore, avec sur le terrain des intervenants plus qualifiés. Mais il faut maintenant que tous les acteurs locaux se coordonnent pour unir leurs forces. Or il y a actuellement des ruptures de financement qui interrompent les actions, et l’engagement financier du gouvernement doit se concrétiser. Il faut aussi que des enquêtes soient menées pour repérer et démanteler les filières. Car il s’agit bien de dopage organisé. Raphaël Roux : « Les mécanismes en place au Kenya pour ce qui est de la disponibilité des drogues sont identiques à celles des cartels colombiens. Des personnes peu scrupuleuses regorgent d’idées pour refourguer leurs drogues, et le fait d’investir sur un athlète en se rémunérant sur les primes glanées en Europe a été cité dans de nombreux cas. »

Dopage : la mauvaise réponse de Sierre-Zinal, selon Raphaël Roux

Raphaël Roux : « Les World Marathon Majors, créés en 2006, regroupent les courses majeures de marathon : Berlin, Boston, Chicago, Londres, New York, Tokyo en 2013 et Sydney depuis 2025. Ayant identifié qu’il y avait un risque majeur de dopage en Afrique de l’Est, ils se sont associés pour travailler à l’intégrité des athlètes participant à leurs épreuves, et redonner confiance dans les performances réalisées. Il faut que le trail fonctionne ainsi. Il faut mettre sous surveillance les meilleurs traileurs. Sierre-Zinal a choisi d’exclure les Kényans de Julien Lyon. Se priver des coureurs qui peuvent gagner les courses n’est pas une bonne solution.

C’est pointer le problème sans le résoudre, car des dopeurs, il y en a partout et pas qu’en Afrique de l’Est. Le fait de faire des tests uniquement en compétition ne permet d’attraper que des sportifs qui se dopent de manière grossière. Il faut que le monde du trail fonctionne comme le monde du road running. Attraper Joyline Chepngeno, c’est facile. Aujourd’hui, on compte sur les doigts d’une main les traileurs d’Afrique de l’Est qui sont sous contrôle. Il ne faut pas exclure un groupe comme cela. Le trail étant une discipline montante, avec des contrats de sponsoring et des primes, il faut une réponse adaptée qui vienne du monde du trail. »

Dopage : l’avis radical d’Odile Baudrier, organisatrice du Festival des Templiers

Très impliquée dans la lutte contre le dopage, Odile Baudrier s’est confiée à Julien Gilleron, du média Relance ! Et elle n’y va pas par 4 chemins ! « La course à pied est une industrie et c’est ce qui fait qu’on a une dérive qui est de plus en plus importante, qui est générale, et pour moi je suis favorable à un moratoire de plusieurs années sur le Kenya, où les Kényans ne sont plus acceptés en dehors de leur pays pour courir. C’est violent, mais c’est vrai qu’on peut avoir des doutes sur tout le monde et je trouve que ça pourrit la situation. On se retrouve encore ce week-end sur certaines épreuves, à Paris, à Chicago, avec des Kényans et Kényanes qui gagnent, et dans 3 mois on va encore nous dire qu’ils étaient dopés. Et la Française qui est 3ème aux 20 km de Paris, elle se retrouverait peut-être 2ème ou 1ère, et je trouve que c’est injuste pour les athlètes qui ne veulent pas utiliser de produits.

Et pour moi la situation kényane est tellement exceptionnelle que c’est comparable à la Russie, donc on devrait faire la même chose : suspendre le pays pour un petit moment, le temps que ça se normalise. Il y a trop de trafic, il y a trop de gens qui sont intéressés par les énormes primes qui sont retirées des épreuves en Europe. Julien Lyon a bien donné les échelles de valeurs, dans les courses sur route mais en trail aussi, parce que si on prend l’exemple de Joyline, 40 000 dollars, il disait que ça faisait 400 ans de salaire au Kenya. Forcément, face à ça, qu’est-ce qu’on peut faire… »

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