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L’HexaTrek : 3000 kilomètres à travers les montagnes françaises

Joachim Lefèvre HexaTrek

Le Belge Joachim Lefèvre rêvait d’établir un chrono qui marquerait les esprits sur l’HexaTrek, la grande traversée de la France par ses montagnes sur un itinéraire de 3 035 km et 147 000 m de D+ reliant les Vosges aux Pyrénées en passant par les Alpes et les Cévennes. Pour se prouver – et prouver aux autres – qu’il était « capable ». Pour cela, il a tout quitté, appart, boulot, confort. Mais au fil des jours, son raid solitaire s’est transformé en quelque chose de plus profond. Une odyssée, comme une transformation.

Joachim Lefèvre, un habitué des longues distances

Joachim Lefèvre n’est pas lancé dans l’aventure sans expérience. Il avait déjà marqué les esprits en terminant en 2022 la SwissPeaks 360 et en remportant en avril 2025 la première édition de la No Finish Line Bruxelles, une course solidaire de 5 jours et 4 nuits durant laquelle il avait parcouru 350 km. Mais l’HexaTrek est un défi d’une autre dimension : plus de 3 000 kilomètres et 145 000m D+ à parcourir en solitaire, en enchaînant chaque jour des étapes extrêmes, avec un équipement ultra-léger et une préparation mentale hors norme, pour franchir les cols alpins, suivre des sentiers escarpés et traverser des orages d’été.

L’HexaTrek, de la performance à la patience

Parti le 15 juin, Joachim Lefèvre est arrivé le 10 septembre 2025, après 82 jours d’effort. Il avait prévu d’être un peu plus rapide, mais la canicule de l’été a contrarié un meilleur chrono. Et, surtout, a transformé ce qu’il réduisait initialement à un exploit sportif en une véritable école de patience, de résilience et de lâcher-prise. Car au cours de son HexaTrek, chaque imprévu, chaque douleur, chaque rencontre l’a façonné, jusqu’à faire de lui non seulement un finisher, mais aussi et surtout un aventurier plus ancré, plus humain.

Lacs HexaTrek
L’HexaTrek est un long parcours de toute beauté.

Comment t’es venue l’idée de te lancer dans une telle entreprise ?

Joachim Lefevre : En tant que passionné d’ultra-distance, j’ai toujours eu dans ma tête un rêve de grande traversée, et l’HexaTrek, cette trace toute jeune, qui n’avait que 3 ans, m’a tout de suite attirée. En plus, il se trouve que dans ma vie personnelle, j’ai eu un « petit » changement – une séparation – qui a fait que j’ai dû remettre tout en place, recréer un nouvel équilibre. Habitant avant à Liège, je suis revenu à Bruxelles, j’ai pris une colocation, avec un travail dans la police, une voiture, beaucoup d’entraînement en course à pied, bref je me suis retrouvé dans une vie bien stable. Alors je me suis dit que j’allais tout lâcher pour vivre cette aventure de l’HexaTrek, étant donné que ça allait me prendre quelques mois, dans le but aussi de me réorienter professionnellement par la suite.

Tout laisser derrière pour repartir de l’avant, c’est une sorte de quête de soi-même. As-tu, pendant cette traversée, trouvé des réponses ?

Joachim Lefevre : Il y avait surtout une question dont je cherchais la réponse :  « La suite, c’est quoi ? » Cette recherche d’un nouveau sens commence par une réorientation professionnelle, pour trouver quelque chose plus proche de ce que me donne cet HexaTrek, c’est-à-dire une certaine forme de légitimité dans le monde de la randonnée, de l’ultra-trail, de la longue distance…

Joachim Lefèvre HexaTrek 1
Joachim Lefèvre sur les sentiers de l’HexaTrek.

Finisher de la Swiss Peaks 360 en 2022, tu as déjà une certaine légitimité. Ce n’était pas suffisant à tes yeux ?

Joachim Lefevre : Je pense que j’ai toujours eu du mal à ressentir une certaine forme de fierté par rapport à tout ce que j’ai réalisé. L’impression du « c’est pas assez », qui me faisait dire qu’il fallait que je fasse plus. Et maintenant, après cette aventure que j’ai vécue, même si je ne l’ai pas réalisée dans le temps que je voulais, j’arrive enfin à être fier de ce que j’ai réalisé. Du coup, j’ai l’impression d’avoir beaucoup plus de légitimité.

Le fait de ne pas être, en termes de performance, là où tu l’attendais, c’est quelque chose que tu as du mal à digérer ?

Joachim Lefevre : Aujourd’hui, non, pas du tout. Ça a été un deuil à faire durant l’aventure. En fait, je visais à peu près 55 jours, mais il y avait certaines dimensions que je n’avais pas prises en compte. La canicule, bien sûr, mais aussi le « pourquoi cette aventure ? ». Pour te donner un exemple, un jour, j’étais encore dans les Vosges, je suis arrivé à proximité d’un point de vue, et au niveau de la route qui y menait, était indiqué 20 minutes pour y aller.

En général, les temps, je les divisais par deux. Donc ça faisait 10 minutes aller, 10 minutes retour, puis 5 minutes éventuellement sur place, soit 25 minutes. Et dans ma tête, par rapport à mon timing de la journée, je me suis dit : « Ah ouais, si je vais jusque là-bas, je perds du temps sur ma route, donc ça fait 2,5 km en moins sur le trajet. » Et immédiatement après, je me suis engueulé en me disant : « Tu vis l’aventure d’une vie. C’est intolérable de penser comme ça, de vouloir que ça soit fait vite vite à ce point-là ! » Et j’ai changé mon fusil d’épaule, ce que j’appelle un changement de mindset.

Petit détail : quand tu dis « je visais 55 jours », c’est parce qu’il y a un FKT à 56 jours ?

Joachim Lefevre : Non, pas spécialement, parce qu’il y a plein de choses qui ne sont pas référencées. Il y a un gars, il n’y a pas longtemps, qui l’a fait en 43 jours, mais avec une assistance et un sac de trail. Moi, mon idée, c’était de le faire le plus rapidement avec un sac à dos, sans assistance, en faisant aussi pas mal de vidéos où je me filme en scène, où j’explique ce que je vis, dans l’idée de faire un documentaire qui s’intitulera « Et après ? ». Puis il y a eu aussi toutes les rencontres que j’ai faites…

Initialement, tu avais posé un cadenceur quotidien, avec une heure de départ, des pauses, des durées de sommeil ?

Joachim Lefevre : Je m’étais mis un objectif d’à peu près 40 km par jour, même si évidemment le terrain change en fonction des journées. Je me levais en général entre 6 et 7 h du matin, mais il faut savoir que le matin, pour moi, c’est très très dur. Sortir de la tente et se mettre en route, quel combat !

Je m’étais mis une deadline ultime, 9 h du matin. Mais quand je partais à 9 heures, ça avait une influence sur mon mood de la journée, où je culpabilisais en me disant qu’à midi je n’aurais pas encore fait mes 20 premiers kilomètres de la journée. Je comptais vraiment sur le fait d’arriver à découper ma journée en deux, 20 km le matin, 20 l’après-midi, en prenant le temps de faire une pause. Question sommeil, je n’y ai pas vraiment réfléchi, je faisais en sorte d’être satisfait de ma journée — même s’il y a des jours où je l’ai pas été.

Nuits sous tente ou en refuge ?

Joachim Lefevre : Un peu des deux, mais principalement sous la tente. Comme je n’avais rien organisé, chaque jour j’arrivais dans un refuge et s’il y avait de la place, bah tant mieux, et s’il n’y en avait pas, je restais dehors. J’ai été quelque fois en contact avec des gens qui passaient des coups de téléphone pour savoir s’il y avait de la place pour eux le soir. Moi, à chaque fois, je me suis débrouillé, j’ai toujours trouvé des solutions. Bon, c’est vrai aussi qu’il m’est arrivé, un soir, de devoir dormir dans les toilettes d’un gîte, parce qu’il n’y avait plus de place et qu’il tombait des trombes d’eau dehors… Mais c’était une solution.

Sur tes 82 jours, tu as rencontré des conditions météo assez extrêmes, avec de la pluie, de la boue, la canicule…

Joachim Lefevre : J’ai eu deux fois la canicule ! Quand j’étais dans les Vosges et quand j’étais dans le sud du Massif central, avant et après Carcassonne, là où il y a eu les incendies. Quand j’étais du côté du massif du Mont-Blanc, j’ai eu de la grêle. J’ai aussi eu de la neige, et j’ai dormi deux nuits avec des températures négatives, à tel point que l’intérieur de ma tente était gelé. J’ai aussi eu des grosses périodes de pluie, 3 ou 4 jours non-stop dans les Pyrénées, juste après une canicule avec des pointes à 43°C. Marcher dans ces conditions, c’était très compliqué.

HexaTrek
Passage dans la neige dans les Alpes.

L’eau, sur l’HexaTrek, c’est une difficulté ?

Joachim Lefevre : Déjà, ça se gère en ayant des contenants sur soi. Ensuite, c’est extrêmement important de regarder la météo, de savoir quelle température il va faire, et de planifier ses points d’eau. Un jour, alors que je venais de quitter Carcassonne où il faisait 43°C, j’ai dû quitter le sentier parce que je me suis vraiment senti mourir. J’étais sur une portion de tracé de 20 km sur un terrain très technique, rocailleux, très sec, avec beaucoup de ronces, et après environ 6 km, je n’ai plus eu d’eau, j’avais bu mes 2 litres. J’ai fini par trouver quelqu’un qui m’a ouvert sa porte pour me donner de l’eau, ça m’a sauvé.

Parce qu’il faut aussi dire que j’ai un souci d’hydratation — biologique : je ne ressens pas la soif, ou très peu. J’ai d’ailleurs souffert plusieurs fois de déshydratation, avec des urines couleur « Coca-Cola », ça m’a obligé à freiner le pas. Mais même en ayant en permanence des contenants pour 2 à 3 litres d’eau, j’ai été souvent obligé de boire dans les ruisseaux ou des petites sources. Dans le Jura, il m’est même arrivé une fois de crever de soif et de boire dans un abreuvoir pour vaches. Mais je n’ai jamais été malade : le filtre de la gourde a fait le taf.

Cet HexaTrek a été une école de patience, un effort physique… Est-ce qu’il y a des moments où tu as douté d’aller jusqu’au bout ?

Joachim Lefevre : Je n’ai pas douté de mon mental pour aller jusqu’au bout, mais plus de mon physique, côté santé. J’ai en effet eu plusieurs pépins, dont un gros urticaire sur quasiment tout le corps avec des plaques rouges énormes qui ont commencé à arriver au niveau de la gorge, avec risque sur les voies respiratoires. Ça m’a notamment amené à faire une pause de deux jours dans un petit village des Pyrénées…

Dernière étape, les tout derniers kilomètres : qu’est-ce que tu ressens ?

Joachim Lefevre : C’est particulier. L’aventure avait été dure, et une bonne semaine et demie avant la fin, j’étais tellement allé loin que la question de l’abandon n’existait plus. Même si je m’étais tordu la cheville – et c’est arrivé de nombreuses fois -, même si j’avais eu un problème, je serais allé au bout. Du coup, une semaine avant, j’avais déjà « terminé » dans ma tête. J’ai tout de même lâché ma petite larme à Hendaye, entre fierté et émotion, mais j’étais surtout content d’avoir fini et j’avais hâte de passer à la seconde étape.

Joachim Lefèvre à l'arrivée de l'HexaTrek
Joachim Lefèvre à l’arrivée de l’HexaTrek. Objectif atteint.

Et cette seconde étape, c’est quoi ?

Joachim Lefevre : Me rapprocher du monde de l’outdoor et me développer sur les réseaux pour parler de randonnée. Ma passion, c’est la course à pied, mais la randonnée touche plus de monde. Je veux aborder plein de sujets : comment s’hydrater, comment gérer les rencontres, la nourriture, entrer plus en profondeur dans le cœur de ce qu’est la rando, la présentation de matériel, etc. J’aimerais potentiellement créer ma marque de sac à dos pour la longue distance. Et il y a aussi la réalisation du documentaire, qui va prendre du temps.

Les 3 conseils de Joachim Lefèvre pour se lancer dans l’aventure HexaTrek

1 – Le matériel. Le connaître, savoir l’utiliser en conditions. C’est extrêmement important. Et savoir optimiser aussi. Tu ne peux pas partir avec un sac de 15 ou 20 kg. Le mien en faisait 7, hors boissons.

2 – La planification/logistique. C’est une aventure qu’il faut préparer. De mon côté, comme je voulais faire un documentaire, je m’étais rapproché d’un vidéaste, j’avais fait un dossier de sponsoring pour trouver des fonds. Ça permet d’avoir une réflexion sur le déroulé, la logistique, où se faire livrer du matériel.

3 – La préparation physique et mentale. Sur du très long, il y aura beaucoup de problèmes. Il faut être prêt pour ne pas céder aux sirènes de l’abandon. Moi, je savais que j’avais un corps « en béton » sur le plan musculaire, et l’entraînement pour puisque j’ai fait plusieurs semaines avec 20 à 25 h de sport dans le cadre de ma recherche de performance. Mais quoi qu’il en soit, il faut de l’entraînement et de l’expérience préalable. Ne pas se dire « J’ai déjà fait un jour de rando et une nuit en bivouac, j’envisage l’HexaTrek ». Surtout pas !

Retrouvez Joachim Lefèvre sur Insta @badtrekidea. Parce que « les mauvaises idées apportent les meilleures histoires ».

L’HexaTrek, une aventure française

L’HexaTrek, né en 2022 et porté par une association dynamique, est une randonnée encore jeune mais déjà emblématique. Chaque année, ils sont de plus en plus nombreux à se lancer, parfois sur le parcours intégral, parfois sur tout ou partie des 6 étapes (1/ Le Grand Est, 2/ les Alpes du Nord, 3/ les Hautes Alpes, 4/ Gorges & Causses, 5/ Pyrénées Est et 6/ Pyrénées Ouest) pour goûter à ce voyage unique. À l’instar des mythiques tracés américains, tels le Pacific Crest Trail reliant la frontière mexicaine à la canadienne sur plus de 4 200 km, ou l’Appalachian Trail et ses 3 500 km, l’HexaTrek pourrait rapidement gagner ses galons de sentier de légende. D’ailleurs, les étrangers amateurs de défis démesurés ne s’y trompent pas, Américains et Australiens étant de plus en plus nombreux à venir s’y frotter.

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