Il ne faut jamais se fier au profil d’une course. On s’y appuie comme à une balustrade en se disant que visiblement, mais enfin c’est bien clair, la section qui suit est simple. C’est ce que je pensais au 107ème kilomètre en terminant cette ascension impossible. C’était sans compter les montagnes russes invisibles qui prirent le relais pour avaler le peu de force qui me restait.

C’est toujours la même chose, cette difficulté qu’on oublie jusqu’au moment d’y être plongé une nouvelle fois, devoir avancer sans réfléchir, sans se poser de questions surtout. Ce Japonais qui louvoyait avec moi pensait-il la même chose ? Il n’a pas réagi lorsque je lui ai parlé, sauf par ce classique acquiescement éructif, la politesse de l’ultra traileur. Oui j’irai au bout une nouvelle fois et j’en parlerai avec mes camarades finishers comme d’une bonne blague.

Oman, qu’en pense-t-on ?

N’est-ce pas tout près des Émirats, sous l’influence massive de la grande Arabie Saoudite voisine, une terre désertique probablement inondée de sable où il serait malvenu de courir ? C’est mal connaître sa géographie… Oman est traversé par une chaîne montagneuse sur sa partie nord, un terrain de jeu naturellement destiné à la pratique de notre sport, qui plus est sur de longues distances comme on aime les appeler : les Ultras ! A 3000m, c’est le plus haut sommet de toute la péninsule arabique, et d’étroits canyons profonds de 1000m nous attendent. C’est là que se déroule l’Oman by UTMB. Depuis l’année dernière, l’UTMB commence à exporter son savoir-faire dans l’organisation de courses, dans des pays où le trail est peu ou pas connu. Il y a le Gaoligong by UTMB en Chine, Ushuaia by UTMB, et ainsi Oman by UTMB dans cette région où il n’y a guère plus que quelques courses organisées dans le sable et des 10km sur des trottoirs climatisés. Au retrait du dossard dans le fort de Nizwa aux pieds des montagnes, on est surpris de l’efficacité logistique d’une course qui n’en est qu’à sa deuxième édition. 

Ici, c’est un petit Chamonix arabique.

Les montagnards qui nous accueillent et nous dirigent au bon endroit sont de grands bédouins en tenue blanche traditionnelle. Ici on contrôle le matériel, là on récupère les deux sacs de délestage dont on pourra profiter pendant la course. Sur le 130km, ils sont positionnés aux 30ème et 72ème kilomètres, aux 72ème et 102ème pour le 170km. Cette année, ce sont plusieurs nouveaux formats (un 10km, un 50km et un 170km) qui ont été ajoutés à l’épreuve phare de 130km où les favoris du jour sont venus s’affronter. Il est certainement difficile de motiver le meilleur de l’élite internationale à la fin d’une saison intense, mais ce sont pourtant quelques beaux pedigrees comme Julien Chorier, Sébastien Chaigneau, Romain Olivier ou encore Mike Foote, qui se présentent cette année sur la ligne pour tenter de succéder à Jason Schlarb et Diego Pazos victorieux ensemble en 2019. Le matin du départ, nous sommes tous un peu inquiets de la technicité annoncée et des histoires racontées quant à la difficulté du terrain. Sébastien Chaigneau nous dit ainsi que le kilomètre vertical de la fin de course a été réglé en 1h30 par les vainqueurs de l’année dernière. Selon lui, cela résume le challenge. Pour un coureur lambda, cela signifie au moins 2h30. Un peu plus tôt sur le parcours, c’est une falaise très compliquée qui justifie l’utilisation d’un baudrier et de longes pour sécuriser le passage des coureurs. Le matin du départ, je rencontre Michel Poletti (le créateur de l’UTMB). Il est venu participer à la course qu’il a lui-même contribué à baliser, et je lui demande simplement ce qu’il en est. Il répond alors très facilement : “pour moi, c’est comparable à la TDS. C’est effectivement caillouteux, mais la difficulté n’est pas plus grande”. Avec le recul, je n’aurais pas dit la même chose.

Le départ des 130km a lieu à 19h30 depuis le fort de Nizwa.

C’est un lieu symbolique puisque la ville est l’ancienne capitale du Sultanat d’Oman, aujourd’hui le site historique le plus visité de tout le pays. Un privilège qu’il faut mesurer à sa juste valeur, comme on peut le constater à la présence de nombreuses personnalités locales venues encourager les coureurs, avec une solennité qui nous rappelle que les dignitaires ont encore ici un fort prestige. Le départ a lieu dans une ambiance très festive et l’organisateur a la bonne idée de nous faire traverser la vieille ville, longer les palmiers, puis repasser devant le fort où tous nous encouragent une dernière fois avant que l’on s’enfonce dans la nuit. La première partie de la course n’est pas difficile, une longue remontée dans le fond d’une rivière où les grenouilles nous accompagnent de leurs chants. Nous sortons du canyon après une belle montée sur une piste, puis nous basculons sur un large plateau où malgré la nuit je reconnais une topologie qui fait penser aux Causses de l’Aveyron. Une progression en balcon et une vue à l’horizon, que les coureurs du 170km, partis 5h plus tôt, ont sans doute appréciées. La géologie est pourtant ici fort différente. Point de calcaire, mais de larges dalles de basalte parsemées de quelques blocs métamorphiques qui, avec l’usure du temps se détachent pour nous empêcher de courir en sécurité.

A 250 coureurs au départ, nous nous retrouvons assez vite isolés.

Pour ce qui me concerne, j’aime être seul la nuit, c’est une course dans la course et on sait qu’elle ne dure jamais. L’aube me cueille vers le km 55 au pied d’une autre montée, là où les véritables difficultés commencent. En dehors de quelques sections roulantes, des pistes en terre, il y a assez peu de répit dès qu’on entre dans les singles. C’est très rocailleux, il faut lever les pieds, c’est abrasif, impactant. Les quelques relances possibles en descente se font sur un sol dur et dense qui freine vite les ardeurs. Au km 68, nous sommes au fond du Canyon et la remontée est difficile. Sur 2km, nous prenons 500m de dénivelé, en nous aidant des mains à de nombreux endroits. C’est impossible autrement. C’est aussi là que nous devons nous équiper d’un harnais, sans quoi il serait trop dangereux de passer. A la « base vie » juste au sommet, chacun récupère son sac de délestage. Je me contente juste d’une paire de chaussettes propres et je profite d’un excellent ravitaillement comme on en fait peu. C’est le restaurant d’un hôtel qui s’est mis à disposition de la course pour le plus grand plaisir des participants. J’échange à table avec un coureur de la première édition qui décide de ne pas aller plus loin cette année, il en a assez. Sans que je lui demande, et devant mon questionnement sous-entendu en mentionnant la Via Ferrata que nous venons de passer, il m’annonce que la suite est plus compliquée…

Le ton est donné !

Après le ravito, un petit répit ondulant de 14km nous est accordé avant les 40 derniers kilomètres parmi les plus difficiles que j’ai pu expérimenter en course. Une longue descente très raide, un kilomètre négatif qui achève les quadriceps, suivi de la remontée la plus verticale et la plus technique qu’on puisse inventer. De nombreux passages étroits au bord du vide, une attention de tous les instants, des bâtons inutiles puisque les mains servent avant tout à ne pas tomber. Il ne faut pas non plus être trop sensible au vertige, je pense aux coureurs du 170km qui ont dû y passer de jour. Sébastien Chaigneau avait raison, j’ai eu beau dormir 15 minutes avant d’en attaquer les 1100m d’ascension, il m’a fallu 2h30 pour en voir le bout, à une vitesse ridicule de 0.88 km/h. Pourtant je m’employais à ne pas trop m’arrêter, la fraîcheur de la nuit n’étant pas favorable. Mais ce n’était pas fini. Comme souvent devant une grosse difficulté, c’est la promesse d’un terrain plus doux, plus gentil qui nous motive. On a tous dans un coin du sac, le profil de la course qu’on a pris soin d’imprimer, la bouée mentale qui fait tenir. Ici, comme si l’organisateur avait pensé nous faire une surprise, c’est 5km de dents de scie que je n’avais pas vus, une succession de roulis à gauche puis à droite de la crête, et des passages engagés qui nous usent jusqu’au petit matin. La descente finale sur des dalles de roches rainurées par l’érosion, et devant un superbe lever de soleil, restera le beau dernier souvenir de cet Oman by UTMB.

J’estime que c’est une course difficile.

Elle est tentante, car dans le jeu des points distribués par l’UTMB, la terminer permet de ne pas subir le tirage au sort pour la ronde autour de Chamonix. Être finisher à Oman, c’est la garantie de courir l’UTMB. Pour autant, ne vous y précipitez pas pour cette seule raison sans un bagage confortable sur les Ultra techniques. Je ne sais pas comment les champions ont vécu Oman. Romain Olivier gagne en 18h20, plus de 2h devant Julien Chorier qui n’est pas le premier venu. C’est une très grosse performance. Il y a également eu quelques couacs sur des ravitaillements où les aiguilleurs ont envoyé les coureurs sur la mauvaise trace. Ainsi Mike Foote sur le 130km, en 2ème position à ce moment-là, perd 2h avant de pouvoir retrouver la bonne marque. Un autre coureur du 170km descend de 800m de dénivelé avant d’être complètement perdu et de devoir appeler l’organisateur. Le balisage était pourtant excellent, ces quelques coureurs mal informés se sont retrouvés sur la trace du 50km qui croisait la leur à un moment. Il aurait peut-être fallu prévoir une couleur différente que le même vert utilisé pour tous les formats. C’est le seul accroc de cette course qui a mis un terme aux espoirs de quelques participants, alors qu’il faut le dire, l’organisation est véritablement soignée. Rappelons en effet qu’il ne s’agit que de la deuxième édition d’une course où les bénévoles ont, à l’évidence, peu l’expérience de ce genre de manifestations. C’est bien l’état d’esprit, la gentillesse et l’attention des Omanais rencontrés sur les ravitaillements qui ont fait la différence. Ce fut toujours avec beaucoup de plaisir que nous étions accueillis.

CAHIER PRATIQUE

Distances

10km/295mD

50km/2300mD

130km/7400mD

170km/10400mD

Transports, hébergements

L’organisateur met en place plusieurs navettes en bus qui permettent de se rendre de l’aéroport de Mascate, la Capitale, à Nizwa où se trouve le village départ. On conseille de venir par Oman Air qui propose des vols directs entre Paris et Oman, plus rapides d’autant qu’on essaiera de ne pas arriver trop fatigué avant l’événement. La course est une traversée et non une boucle. Une navette régulière ramène les coureurs de l’arrivée au départ. Les hôtels proposés par l’organisateur, à quelques kilomètres seulement du départ, sont d’excellente qualité et sont aussi desservis vers/depuis le village par des navettes affrétées pour l’occasion.

Par Vincent Gaudin. Photos Vincent Gaudin et Organisation ©Oman Sail/Lloyd Images

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