Sangé Sherpa, favori de la SwissPeaks Legend 2026 : le plaisir avant la performance
Membre emblématique du Team Kailas FUGA, le Népalais Sangé Sherpa continue, à 45 ans, de collectionner les performances sur longues distances comme peu d’autres ultra-runners. Après son enchaînement titanesque durant l’été 2025 (TransPyrenea 900, SwissPeaks 700, Tor des Géants et Ultra Gobi), il est de retour sur la 10ème édition de la SwissPeaks, sur le format Legend (397 km et 27500m D+) avec un statut de favori. La pression ? Il ne connaît pas. Entretien avec un coureur pas comme les autres.
Sangé Sherpa : du Népal à la France, histoire d’un destin
Sangé Sherpa est né au Népal le 9 juillet 1981, dans une petite maison du village de Thukima, accroché aux montagnes de Taplejung. Son enfance est semblable à celle de ses pairs : pour aller à l’école, il faut arpenter des sentiers sur de nombreux kilomètres où chaque pas est un équilibre. Une école de la vie qui forge le mental et façonne le goût de l’effort.
Jeune adulte, il quitte le giron familial et part rejoindre deux de ses sœurs dans la grande ville de Katmandou où il devient, comme nombre de ses congénères, guide de trek pour payer ses études. Parlant déjà anglais, et pour avoir un atout de plus, il décide de se mettre au français et d’ainsi pouvoir accompagner les touristes francophones avides de sommets.
Appliqué et assidu lors de ses cours de français, il gagne une bourse de l’État français pour venir en stage au Centre de Langues Appliquées de Besançon… Une opportunité qui change le cours de sa vie.
Sangé Sherpa, l’instinct plus fort que tout
Le Jura, il y construit sa vie, fonde une famille et travaille pour subvenir à ses besoins. Sangé Sherpa ne savait ce qu’était le trail avant d’arriver en France. Et comme souvent dans sa vie, c’est le hasard qui guide ses pas : en travaillant dans un magasin de sport, il fait la connaissance d’autres coureurs et se met à courir. De plus en plus longtemps…
Les témoignages de ses amis les plus proches sont sans ambiguïté. Sangé n’est jamais là où on le cherche, et seul son instinct guide ses pas. Bien sûr, son domaine de prédilection, ce sont les longues distances et les dénivelés positifs.
Vu de l’extérieur, rien ne paraît difficile à cet ogre de la course à pied, semi-professionnel grâce à l’équipementier Kailas FUGA, avec qui il est sous contrat depuis 5 ans. Pourtant, quand on l’interroge sur ses secrets de performance, on ne trouve ni planification rigoureuse, ni entraînement spécifique, ni coach miracle ou potion magique. « Je ne cours pas pour la performance, mais pour l’expérience de vie que cela me procure. Le trail, c’est mon équilibre ! », se plaît-il à dire. Une semaine avant le départ de la SwissPeaks Legend, il nous a accordé un entretien.

Sangé, tu as une approche de la course totalement instinctive, sans entraînement structuré. Tu n’as jamais souhaité avoir un coach ?
Sangé Sherpa : Non, je n’ai pas de coach, ni pour l’entraînement, ni pour l’alimentation. Si je devais avoir un entraînement structuré, je pense que je ne serais pas heureux et je ne profiterais pas autant des courses.
La grande majorité des coureurs qui font des podiums ont pourtant des coachs et des plans d’entraînement, avec des montées en charge, des phases de repos, etc… Ça ne te parle pas ?
Sangé Sherpa : Non, parce que je devais courir pour aller chercher un résultat, je ne profiterais pas autant des courses. Si je devais faire attention à mon entraînement, faire attention à tout ce que je mange ou à tous les efforts que je fournis, et que j’avais un suivi scientifique un peu structuré, je pense que je ne serais pas content, que je serais obligé de me limiter dans le nombre de courses.
Qu’est-ce que te procurent ces enchaînements de longues distances ?
Sangé Sherpa : Le plaisir. Je cours pour le plaisir avant la performance. Je n’ai pas d’attente de performance, donc je n’ai aucun regret. Si j’ai fait trop et si demain je me blesse, je l’accepte et je fais autre chose. J’ai quelques copains qui font énormément attention, qui font de très bonnes préparations, qui sont à 100% concentrés sur les courses pour faire les meilleures performances possibles, et après, quand ils ratent, je vois qu’ils ne sont pas bien. Et je comprends ce côté-là, bien sûr. Psychologiquement, on peut être très affecté quand on a beaucoup travaillé pour atteindre un objectif. Donc moi, je ne me prépare pas, je ne me mets pas la pression. Et puis après, la course, si ça se passe mal, c’est OK, puisque je n’avais pas d’objectif.

Courir pour le plaisir suffit à te nourrir ?
Sangé Sherpa : Voilà, exactement ! Je pense qu’en courant pour le plaisir, on profite mieux. Et puis aujourd’hui, à mon âge, je ne pense pas que faire des préparations structurées changerait grand chose. Mais ça ne veut pas dire que je n’aime pas la compétition ! J’aime bien faire des résultats, mais à côté, j’aime bien profiter aussi. C’est une sorte d’équilibre.
On te connaît effectivement redoutable compétiteur. D’ailleurs, l’an dernier sur la SwissPeaks Odyssey, le format 700 km, tu avais livré une superbe bataille avec le Suisse Nicolas Lehmann, triple vainqueur du format 250 km de l’Eiger Ultra Trail en 2023, 2024 et 2025…
Sangé Sherpa : Oui, avec Nicolas, on a un peu fait la compétition, c’était bien, ça nous a permis d’aller chercher nos limites, mais après, si on oublie les podiums ou le classement, on profite différemment. L’année dernière par exemple, après l’abandon de Nicolas, je me suis retrouvé seul et j’ai pu profiter un peu plus. Disons que gagner une course ou de faire la bonne place, c’est un plaisir supplémentaire.
Cette année, tu t’alignes au départ de la SwissPeaks Legend, un format de 400 km, exactement la même distance que le Crossing Switzerland que tu as couru il y a un mois, mi-juillet, où tu as fini 5ème. Quelle est la principale différence entre ces deux courses ?
Sangé Sherpa : C’était la première fois que je faisais le Crossing Switzerland, qui est sur le tracé de la Via Alpina. Ça m’a permis de découvrir d’autres montagnes suisses, et c’est une course plus accessible que la SwissPeaks je pense.

La SwissPeaks est plus technique, avec un peu plus de dénivelé (27500m D+ contre 24500m D+, NDLR), plus en haute montagne. C’est un parcours dans des montagnes que j’aime beaucoup. J’aime aussi l’ambiance de cette course, les ravitaillements, les spécialités locales… Je me rappelle, l’an dernier, quand j’avais mangé des champignons que j’avais ramassés et bu un peu de vin rouge, j’étais bien en train d’apprécier le repas et les gens de l’organisation m’avaient dit de me dépêcher et j’avais dû courir après pour passer une barrière horaire avant un orage qui allait neutraliser la course. C’est un super souvenir.

Tu as déjà fait deux fois le format 170 km de cette SwissPeaks, une fois 1er, une fois 2ème, tu as fait une fois le format 700, tu fais cette année le format 400, ce n’est pas un peu répétitif, toujours ces mêmes montagnes ?
Sangé Sherpa : Ce sont les mêmes montagnes, le paysage reste le même, mais ce n’est jamais la même course, à chaque fois, l’expérience est un peu différente. Tu rencontres des personnes différentes, ta forme physique est différente… Ça dépend de la météo aussi. Et puis j’ai toujours le plaisir de retrouver l’organisation, qui m’apprécie et que j’apprécie aussi.
À propos de forme physique, l’an dernier, tu as effectué un enchaînement de courses monstrueux et remporté la SwissPeaks 700 juste après avoir remporté la TransPyrenea 900, avant d’aller sur le Tor des Géants puis l’Ultra Gobi. Performances, podiums et plaisir peuvent donc se conjuguer ensemble ?
Sangé Sherpa : Oui, c’était une expérience de faire tellement de grandes distances à la suite. Surtout que j’étais parti depuis les Alpes suisses à vélo pour aller dans les Pyrénées, et que j’avais ensuite relié les courses toujours à vélo. C’était une façon de me tester de moi-même, de faire quelque chose de différent.

Mais j’avais aussi construit ce défi autour d’un projet pour les enfants du Népal, avec une cagnotte en ligne. Et c’est d’ailleurs grâce à Esprit Trail que ça avait bien marché et que j’avais pu atteindre l’objectif de la cagnotte, vous m’avez tellement soutenu que beaucoup de gens m’ont fait confiance et m’ont permis de réaliser ce projet. J’étais vraiment content de ça.

Tu pars cette année avec l’étiquette de favori et on t’attend forcément sur le podium. Est-ce que c’est une pression pour toi ?
Sangé Sherpa : Non, je ne me mets pas la pression du tout parce que oui, c’est bien de gagner une course, mais la grande distance comme ça, c’est bien plus qu’une course en fait. Je pense qu’on ne doit pas trop regarder les chronos ou les places. Je ne prévois jamais de faire des chronos ou quoi que ce soit, mais juste de prendre le départ et puis après de profiter du moment et de gérer comment ça se passe. S’il y a des coureurs qui veulent jouer, je serai là car j’aime bien jouer, mais ce n’est pas une pression pour moi.

































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