Luca Papi, le mangeur de kilomètres

LUCA PAPI © Janira Ojeda

Quand il n’y en a plus, il y en a encore. Telle pourrait être la devise de Luca Papi, le plus français des traileurs italiens, l’homme qui enchaîne les ultras comme d’autres enfilent des perles. Après un été 2021 stratosphérique (2400 km et 119 000m D+), ce mangeur de kilomètres s’apprête à remettre ça dès juillet avec un programme à faire pâlir le plus chevronné des ultra-traileurs. Son secret ? C’est tout simple, lisez ce qui suit ! Interview entre deux “kolossales” bambées.

Esprit Trail : L’été 2021, tu as scotché tout le monde avec un programme de courses hallucinant. Tu as enchaîné la TransGranCanaria non-stop, la Portugal 281 Ultramarathon, la TDS, le Swiss Peaks Trail et le Tor des Glaciers pour finir. Soit 2 400 km et 119 000m de D+ en 2 mois, hors entraînements. Tu comptes faire encore plus fort cet été ?

Luca Papi : Plus fort ça va être compliqué, mais ce sera à peu près le même nombre de kilomètres et le même dénivelé. Le programme sera en revanche un peu différent. Au mois de juillet je vais refaire le Portugal, et après je vais retourner aux Canaries. Pas pour faire la GranCanaria telle que nous l’avions faite avec Claire (Bannwarth, NDLR) mais pour faire une traversée de toutes les îles Canaries en deux semaines. Ensuite il n’y aura pas la TDS, mais les 120 kilomètres de l’Echappée Belle, puis le Swiss Peaks Trail et le Tor des Glaciers.

LUCA PAPI 2 © Janira Ojeda
© Janira Ojeda

« Je ferai entre 2000 et 2200 kilomètres cet été »

ET : Tu sais combien de kilomètres cela représente ?

LP : Sur 2 mois, rien qu’en courses, sans les entraînements, cela fera entre 2000 et 2200 kilomètres. Sachant qu’aux Canaries j’en ferai entre 1000 et 1200, mais que ce n’est pas encore précisément figé.

ET : Ce projet Canaries 2022, justement, ça consiste en quoi ?

LP : Les Canaries, je l’ai fait deux fois mais en mode « rapide » si l’on peut dire. Je l’ai fait une première fois avec Philippe Verdier en 2020, en 8 jours, et ensuite avec Christophe Le Saux en 5 jours et demi au mois d’avril. C’était une traversée complète de toutes les îles des Canaries, du nord-est au sud-ouest, le plus rapidement possible. Donc Lanzarote, Fuerteventura, Gran Canaria, Tenerife, La Palma, La Gomera et El Hierro. Cette année, c’est une autre façon de faire, avec un autre copain. L’esprit, c’est de passer entre 1 et 3 jours par île, parce qu’il y en a qui sont toutes petites, et de faire un maximum de kilomètres par île, mais sur une base d’environ 40 kilomètres par jour. Chacun fera son propre parcours sur chacune des îles, et on partagera notre expérience dans le bateau qui nous servira de camp de base.

ET : Il n’y aura donc pas de chrono au bout…

LP : Non, pas de chrono ni de record. L’esprit de cette aventure, c’est vraiment de profiter, et de proposer à ceux qui voudront le faire quelque chose de raisonnable, avec des étapes pas trop longues, accessibles à tout le monde. Ils auront juste à s’occuper de trouver leur hébergement. Donc pas du tout le même concept que ce que j’avais fait avant. Par exemple, Fuerteventura, avec Christophe Le Saux, on a fait les 130 km en 23 heures. Là, on a prévu d’y passer 2 jours et demi…

LUCA PAPI CHRISTOPHE LE SAUX CANARIES
Avec Christophe Le Saux, en avril, une traversée record des Îles Canaries. © DR

« Le secret, c’est de ne pas s’arrêter »

ET : Tu es réputé pour être très fort en gestion de course. Comment fais-tu pour enchaîner ? Quel est ton secret ?

LP : J’ai envie de dire : un pied devant l’autre et on ne s’arrête pas. Car en fait c’est un peu ça : je ne m’arrête jamais. Et au niveau gestion, je n’ai pas vraiment de secret. C’est juste que je ne me mets jamais dans le rouge. J’essaie d’être le plus régulier possible, et je vois que ça marche. Le dernier exemple avec Claire (Bannwarth, toujours, NDLR), à la Volvic-Volcanic Experience : sur le format 224 km en duo de la XTGV, on est partis en dernier. Au bout de 300 mètres on a regardé derrière nous, il n’y avait plus personne. Et au final on termine deuxièmes.

ET : Mais justement, quelle est donc la différence avec les autres ?

LP : C’est que les autres partent souvent trop vite, et le payent après. Moi quand je suis sur une montée, j’essaie de me demander comment je serai sur la même montée à la fin de la course. Je vais alors essayer de prendre le bon rythme que je pourrai garder tout au long de la course. Et ça paye parce qu’à la fin, parfois, on peut même accélérer. Avec Claire, sur la VVX, on a pu se prendre des plats et des faux-plats montants à 5’30 au kilomètre ! Au 200e kilomètre, on courait encore à 11km/h ! On a réussi à garder le même rythme durant toute la course, là où les autres ont ralenti.

LUCA PAPI
Surprise ! Dans le sac de Luca Papi, de la bonne lecture. Pour apprendre à mieux gérer ses courses ? © DR

« Enchaîner, c’est une question d’habitude »

ET : Au-delà de cette gestion de course, qui te permet d’être régulier, je voudrais soulever un autre aspect. Parce que tu fais des podiums régulièrement, donc tu fais partie de l’élite. Or quand on écoute certaines élites, après un ultra, il ont besoin de parfois plusieurs semaines pour récupérer. Pourquoi ce n’est pas ton cas ?

LP : J’ai aussi besoin d’un peu de repos, rassure-toi ! Là, à Volvic, Claire et moi, nous avons vu que nous étions fatigués. Sinon, on aurait fait mieux. Mais en fait, pouvoir enchaîner comme ça, je crois que c’est juste une question d’habitude. Pour moi, quand on s’arrête, la reprise est compliquée. Véronique Billat, qui est une traileuse qui a gagné de belles courses il y a quelques années, s’est penchée sur ce sujet et elle m’a dit clairement que le jour où je me blesserai, c’est le jour où j’arrêterai de courir.

ET : Pour quelle raison ?

LP : Il y a des mécanismes d’inflammation qui ne se mettent pas forcément en route quand on court en permanence. C’est un peu comme si on ne laissait pas la place à l’inflammation, on ne la laisse pas s’installer en s’arrêtant. Selon elle, chez moi, ça n’a pas le temps de se mettre en place, tout simplement. Et puis après, c’est aussi un point de vue personnel tout bête. Quand on met 6 mois pour préparer une course, si on s’arrête après, tout le bénéfice de l’entraînement est perdu dans le mois qui suit. Alors que si on continue à courir, on ne perd rien.

LUCA PAPI FATIGUE © Portugal 281 Matias Novo
© Portugal 281 Matias Novo

« Aujourd’hui, je peux prévoir à quelle place je vais finir »

ET : Tu as 42 ans et tu enchaînes des ultra-distances depuis 11 ans. Tu sens des différences par rapport à tes débuts ?

LP : J’ai plus d’endurance et plus d’expérience. Avant, j’étais déjà un coureur très régulier, mais là, je vois que j’arrive à gérer de mieux en mieux. Aujourd’hui, quand je suis sur un ultra type Tor des Glaciers qui dure 4 jours, le deuxième jour, je regarde où je suis et je sais précisément ce que je vais faire. À la Swiss Peak l’année dernière, le 2e jour je devais être 50e, j’ai regardé vite fait le suivi live pour voir où étaient les autres et je me suis dit que j’allais finir dans les 5 ou 6 premiers. Je savais très bien ce que j’allais pouvoir faire. J’ai fini 5e d’ailleurs.

ET : Tu savais précisément quel temps tu ferais à l’arrivée ?

LP : À peu près, oui. Ça ne veut pas dire que je n’aurais pas pu aller plus vite. J’ai même choisi de ne pas faire un meilleur temps, et peut-être de gagner une ou deux places, parce que je voulais m’économiser un peu pour enchaîner sur le Tor des Glaciers juste après (450 km et 32000m D+, une course qu’il gagnera, NDLR). Et cette question, je me la suis posée dès le deuxième jour de course : est-ce que je me rentre dedans pour finir devant ou est-ce que je me ménage et je dors ? Et j’ai fait le choix de dormir entre ½ heure et 2 heures à chaque refuge la nuit pour me ménager. J’ai fait des grosses nuits, alors que d’habitude je ne dors pas.

LUCA PAPI 2 © Janira Ojeda
© Janira Ojeda

« En 11 ans de courses, je ne me suis jamais arrêté »

ET : Tu as eu des périodes de ta vie où tu as été contraint de t’arrêter, sur blessure par exemple ?

LP : Non, jamais. Je n’ai jamais eu de vraie blessure. Je me suis fait une cheville une fois, en travaillant avec les pompiers (Luca est pompier bénévole, NDLR), mais j’ai continué à courir avec. Et c’est ce qui est conseillé maintenant d’ailleurs, quand on se fait une entorse, on nous dit qu’il faut courir dessus. Sans forcer, bien sûr.

ET : Tu as fait une première expérience de Backyard début mai à Pavilly, mais tu as abandonné au bout de 18 boucles, soit 120 kilomètres. Ce n’est pas ton truc ?

LP : Si, j’ai bien aimé le concept, et je me suis d’ailleurs déjà inscrit pour une Backyard l’année prochaine. En fait, j’avais été malade les deux semaines précédentes, avec de la fièvre, j’avais peu dormi, 3 heures par nuit… Donc quand j’ai commencé la course, j’étais déjà fatigué. Alors que quand tu commences une Backyard, il faut arriver frais. Ce type de course, c’est dans la tête. J’aurais pu faire quelques boucles en plus, mais c’est moi qui me suis dit que je n’avais pas envie de continuer.

LUCA PAPI FRONTALE © Portugal 281 Matias Novo
© Portugal 281 Matias Novo

« L’envie d’abandonner peut venir des autres… 

ET : Parlons de motivation, justement. Quels conseils donnerais-tu aux coureurs d’ultras pour les inciter à ne pas abandonner ?

LP : C’est une question compliquée, parce que chacun a sa propre motivation. Pour moi, des fois, c’est tout bête. Parfois, je me dis que je ne suis pas venu pour rien, que je n’ai pas le droit de m’arrêter au bout de 50 kilomètres parce qu’il y a toute la famille qui a fait le déplacement et qui m’attend à l’arrivée. Ou alors, lorsque je suis invité à participer à une course, je me dis que je ne peux pas faire ça à l’organisateur. En plus, j’ai la chance de courir devant, donc quand je suis mal, je sais que je vais quand même finir 5,e, 6e ou 10e… Ça ne voudrait rien dire d’abandonner un ultra comme un Tor des Glaciers quand tu es dans le peloton de tête et que tu sais que dans 24 heures, tu auras encore des coureurs qui passeront où tu es et qui finiront la course. Quand on est mal, il faut donc trouver les bons leviers pour se pousser à avancer.

ET : Et ce sont des leviers personnels, donc…

LP : Oui, les leviers sont personnels. Mais l’envie d’abandonner peut aussi venir du collectif. Souvent, quand on abandonne, c’est parce qu’on voit quelqu’un qui est mal, qui rend son dossard. Et on se dit « Tiens, il abandonne, c’est facile, et si j’abandonnais moi aussi ? » D’ailleurs, sur les statistiques de courses, quand tu regardes les abandons, ce sont souvent des abandons de masse, à certains points du parcours. Par exemple, au début de la première nuit, ou de la deuxième nuit. Les gens se disent « Oh non, il y a toute la nuit à passer », ils voient que certains abandonnent, ils voient que c’est possible et ils abandonnent également. On a beau se dire que ça ne se fait pas d’abandonner, quand on en voit qui le font, on se dit « Bon, moi aussi je peux le faire alors… ». Et dans ces cas-là, il faut vite repartir, ne pas céder à la tentation…

ET : Une dernière question pour oublier ces histoires d’abandon : quelle est la plus belle course que tu as faite ?

LP : Oh, il y en a plein ! Mais je crois que ma préférée est la 360 Trans aux Canaries parce que le parcours change tous les ans. Ça permet de découvrir beaucoup d’endroits différents, des fois on change d’île, c’est vraiment particulier. Et il y a le Tor des Glaciers, qui est magnifique également. C’est de l’extrême, ça nous emmène dans des endroits où on n’ira pas souvent en course. Mon cœur balance entre les deux en fait.

Pour suivre Luca dans ses exploits, abonnez-vous à son instagram : luca_waa

LUCA PAPI OPEN © Portugal 281 Matias Novo
© Portugal 281 Matias Novo
0 réponses

Laisser un commentaire

Rejoindre la discussion?
N’hésitez pas à contribuer !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *