Le trail, un effort de longue durée, donc d’intensité moyenne et peu contraignante pour le système cardio-vasculaire ? Pas si simple, car les contraintes de terrain (dénivelé, technicité…), mais aussi les contraintes environnementales (chaleur, froid, vent…) peuvent avoir un impact très important de par leur intensité ou leur rapidité de variation. Explications et conseils pour éviter les blessures du cœur…

Dans la pratique du trail, le point de vue du cardiologue est à la fois anecdotique et vital… Anecdotique, car le système cardio-vasculaire n’est pas le facteur limitant dans une épreuve de trail. Certes, il est nécessaire que le cœur soit entraîné pour suivre le rythme et la durée, mais les efforts du trail se situent le plus souvent bien en dessous de la VO² max, et même en dessous du premier seuil ventilatoire. Le cœur n’est en général pas responsable si le traileur n’arrive pas au bout d’une course. Mais vital car pour les rares accidents graves qui surviennent au cours d’un trail, le coupable est bien désigné : c’est une défaillance cardiaque dans 90% des cas. Or, et c’est bien là le nœud de l’affaire, une grande partie de ces accidents pourrait être évitée : pour près de 50% des victimes, l’accident a été précédé par des signaux d’alerte qui ont été négligés… En trail, le système cardio-vasculaire doit être capable d’une large amplitude d’adaptation dans un environnement parfois très hostile. Les conséquences aiguës d’un effort d’endurance (au-delà de 4-5 heures) sur le cœur ont été appréhendées par des études échocardiographiques (Middleton et coll., 2006) qui montrent globalement une altération de la fonction systolique (fonction contractile), surtout chez les sujets mal entraînés. Cette dégradation est de faible amplitude et récupère globalement en moins d’une semaine. Mais certaines altérations concernant le cœur droit ou la fonction diastolique (relaxation du ventricule gauche) peuvent persister un mois. Ces observations sont confortées par des dosages biologiques (BNP, troponine) qui montrent des élévations transitoires dans les suites d’un effort de longue durée. Toutes ces modifications sont en faveur d’une fatigue – ou d’une souffrance – transitoire du système cardio-vasculaire lors d’un exercice prolongé, mais il n’existe actuellement aucun élément pour affirmer que ceci entraîne des lésions structurelles non réversibles.

Qu’en est-il des effets de l’entraînement régulier sur le cœur du traileur ?

Ces effets sont connus depuis longtemps et sont observés globalement dans tous les sports d’endurance. Il s’agit d’une dilatation du ventricule gauche. Cette dilatation est harmonieuse et s’associe à une augmentation minime des épaisseurs des parois ventriculaires, et surtout à l’absence de toute anomalie fonctionnelle du ventricule gauche, que ce soit en termes de contraction (fonction systolique) ou de relaxation (fonction diastolique). Cette adaptation s’accompagne d’un ralentissement de la fréquence cardiaque au repos. Il est important d’insister sur le fait que toute anomalie du rythme cardiaque ou de l’électrocardiogramme doit être considérée comme pathologique jusqu’à preuve du contraire. Elle ne doit absolument pas être mise, a priori, sur le compte de l’entraînement. Ce qui reste actuellement peu connu, est le retentissement et le mode d’adaptation du cœur droit. Il est lui aussi dilaté mais les limites entre ce qui est adaptation – et donc potentiellement réversible – et lésion irréversible restent encore à définir. Au total, on pourrait dire que le cœur du traileur est un cœur  « super normal » : c’est-à-dire qu’il s’agit d’un cœur strictement normal sur le plan fonctionnel, mais dont les capacités se sont adaptées aux efforts parfois intenses, et surtout de longue durée.

Que faire pour éviter les blessures du cœur ?

-S’entraîner régulièrement suivant un protocole adapté à sa condition physique, au contexte et aux objectifs envisagés. Un entraînement insuffisant ou mal adapté risque d’entraîner une blessure ou un accident lors de la réalisation d’une compétition ou d’un entraînement. Une pratique excessive peut aboutir au surentraînement avec une baisse des performances. Attention aux entraînements en groupe avec des personnes d’un niveau différent.

-Avoir de bonnes habitudes d’entraînement :

-Échauffement : il est fondamental avant tout exercice.

-Hydratation : l’eau est indispensable au moteur pour sa carburation, son refroidissement, sa lubrification, son nettoyage, son effet anticorrosion… Avec modération cependant pour éviter toute hyponatrémie.

-Récupération : elle est indispensable à la reconstitution de l’organisme et à son adaptation pour de nouvelles (et meilleures) performances.

-Tenir compte des contraintes environnementales :

Le froid nécessite du bon matériel et un bon entraînement.

La chaleur est redoutable surtout en cas d’humidité.

L’altitude demande une période d’acclimatement.

La pollution est sournoise et capable de favoriser des accidents ou des lésions irréversibles.

-Lutter contre les facteurs de risque et en particulier le tabac. Les autres facteurs de risque (diabète, hypertension artérielle, dyslipidémie…) sont améliorés par l’activité physique régulière. Ce n’est malheureusement pas aussi net pour le tabac. Or, les effets de l’intoxication tabagique sont majeurs lors d’un effort, avec un sur-risque d’accident cardiaque, en particulier pour les heures qui précèdent ou qui suivent l’entraînement. Et surtout, 5 à 10% d’hémoglobine encombrée par de l’oxyde de carbone… est-ce bien raisonnable pour un traileur ?

-Respecter une interruption d’entraînement en cas de maladie, en particuliervirale (grippe, angine, bronchite…). Certaines affections virales touchent le cœur sans que l’on s’en aperçoive, et sont alors capables de provoquer une mort subite lors d’un effort. Cette notion reste malheureusement trop peu diffusée. Encore une idée reçue contre laquelle il faut lutter : « Un bon entraînement pour chasser les miasmes ». Il peut tout simplement être… mortel. Le piège est que le risque perdure jusqu’à une semaine après la guérison.

-Attention aussi à l’automédication : Certains médicaments comme les anti-inflammatoires peuvent avoir des effets très néfastes sur le système cardio-vasculaire, mais aussi au niveau rénal. Les corticoïdes sont aussi à manier avec précaution. Ne parlons même pas des extraits thyroïdiens, des diurétiques, des androgènes, des produits dopants, des « compléments alimentaires » ou « boissons du sportif » dont la composition est mal définie.

-S’écouter, et ne pas négliger des symptômes qui peuvent être une sonnette d’alarme : toute douleur thoracique, palpitations, malaise, essoufflement anormal à l’effort doivent interpeller et amener le sportif à consulter un médecin. Cette règle, toute simple, pourrait permettre à elle seule d’éviter près de 50% des accidents cardio-vasculaires.

-Solliciter un avis médical initial, puis annuel qui doit comporter :

un interrogatoire complet et sincère,

-un examen clinique cardio-vasculaire (recherche de souffle, prise de tension artérielle…),

-un ECG initial, à renouveler tous les 3 ans entre 12 et 20 ans, puis tous les 5 ans jusqu’à 35 ans (Carré et coll., 2099), puis tous les 2 à 5 ans en fonction du contexte,

-un dépistage des facteurs de risque : interrogatoire et bilan biologique initial à la recherche d’un diabète, d’une hypercholestérolémie, d’une insuffisance rénale, d’une anémie…

-éventuellement une épreuve d’effort. Ce dernier examen n’a aucune utilité chez le jeune sportif, régulièrement entraîné et sans facteurs de risque. Il est recommandé chez tous les sportifs présentant des facteurs de risque, et lors d’une reprise d’activité physique après un arrêt prolongé (plus d’un an) à partir de 35 ans chez l’homme et 45 ans chez la femme. Rappelons que l’épreuve d’effort doit être « maximale » et toujours poussée jusqu’à l’épuisement musculaire.

-Autres examens para-cliniques :

-L’échocardiographie n’est pas impérative, elle peut être utile en fonction des données de l’examen clinique.

-La place de la VO2 max chez le traileur n’a d’intérêt qu’à visée de la performance ou de l’adaptation de l’entraînement. Il ne s’agit alors pas d’un examen réalisé pour des soins, et il est donc logique qu’il ne soit pas pris en charge par l’assurance maladie (pas plus qu’elle ne prend en charge la diététique ou le remplacement régulier de l’équipement !). La VO2 max permet d’apprécier l’état d’adaptation globale du sportif en précisant : la VO2 max (“cylindrée du moteur”), les premiers et éventuellement deuxième seuils ventilatoires qui permettent d’adapter l’entraînement, les capacités (voire les limites) ventilatoires à l’effort, les qualités d’adaptation à l’effort et de récupération. Deux examens, l’un pratiqué en début, l’autre dans la deuxième phase d’une saison d’entraînement permettent d’en apprécier le bénéfice et de l’orienter en vue d’un objectif défini.

-Enfin, dernier conseil, et non des moindres : Se faire plaisir…

Par Vincent Lafay, médecin cardiologue et docteur en physiologie des environnements extrêmes. Photos Adobe Stock

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Coordonné par le Dr Jacques Pruvost. Publié aux Editions du Chemin des Crêtes. Disponible sur www.chemindescretes.fr

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