La tête et les jambes, épisode 4 – François D’Haene, passionnément trail
Spécialiste de l’ultra-trail, vainqueur entre autres à 4 reprises de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc et du Grand Raid de La Réunion, François D’Haene a connu une fin d’année 2022 compliquée, ponctuée de blessures. Alors qu’il assistait en spectateur à la Diagonale des Fous, il s’est confié à Serge Moro. La Diag’ 2022, les résultats, Courtney Dauwalter, les blessures, la professionnalisation du trail aujourd’hui, il répond à tout.
ESPRIT TRAIL : Le Grand Raid de la Réunion 2022 était ton objectif de fin de saison. Tu as dû y assister en spectateur. Tes impressions ?
François D’Haene : C’est une course qui me tient à cœur parce que c’est une vraie course d’ultra, c’est-à-dire une course âpre, où il faut s’adapter en permanence aux conditions changeantes de sol ou de climat. C’est une vraie aventure, tu ne sais pas ce qu’il va se passer un peu plus loin sur le sentier. Sur le Grand Raid, en fin de saison, tu ne sais pas non plus qui est le favori, car ce n’est pas le plus fort qui gagne, mais le plus frais, dans son corps et dans sa tête. Je l’ai déjà vécu ici, entre autres avec Kilian Jornet. Sur cette édition 2022, entre ceux qui comme moi ou d’autres n’ont pas pu prendre le départ et ceux qui ont abandonné, le résultat final était difficile à prévoir.
Pour la première fois, j’ai vécu la course de l’extérieur. J’ai vu les corps qui évoluaient au fur à mesure, les foulées qui se rétrécissaient, les visages qui se marquaient… Et même quelqu’un comme Courtney, qui avait pourtant une grosse marge, je l’ai vu douter, je l’ai vu chuter, galérer, j’ai cru qu’elle n’irait pas au bout… C’est vraiment une course où il faut s’adapter en permanence, dans la chaleur, dans le froid. C’est une sacrée belle course d’ultra…

Avec la difficulté du Grand Raid, en course, arrives-tu à apprécier le site ?
F D’H :Oui, même en tête de course, j’arrive à vibrer lors de la traversée de Mafate… J’ai vraiment le temps d’apprécier l’instant, de vivre la traversée de ces villages improbables au milieu de nulle part. À chaque Grand Raid, j’ai vécu l’entrée dans les cirques comme un nouveau voyage. En plus, cela me permettait de découper ma course en différentes parties. À chaque fois, tu ressens cette atmosphère, tu es happé par l’émotion.
Quand le départ était à Cap Méchant, tu quittais la chaleur et la liesse du bord de l’île pour monter là-haut, au plus près du volcan… Ensuite, tu rentres dans Cilaos au petit matin, dans ce lieu bouillant qui vibre de chaleur humaine, avec toutes ces cases multicolores… Puis tu bascules dans Mafate, après le Col du Taïbit. Là, tu sais que tu pénètres dans un endroit sauvage où tu ne vas plus voir personne… Enfin, à un moment tu en sors, et tu retrouves la civilisation… Le parcours du Grand Raid t’offre en accéléré toutes les émotions de l’Île de La Réunion, avec ses contrastes, ses couleurs et ses sonorités !

Quelle est ton analyse des résultats de ce millésime 2022 ?
F D’H : Beñat Marmissolle a réussi à gérer l’enchaînement UTMB-GRR, comme quelques grands champions avant lui. En 2014, j’ai aussi fait cet enchaînement, avec une saison avec trois ultras programmés, dont l’UTMB et la Diagonale. Cet enchaînement UTMB-Diagonale est plus facile que celui de la Hardrock suivie de l’UTMB, que ce soit en termes de délai entre les deux courses, de décalage horaire et de difficulté de parcours. Côté performance pure sur cette Diagonale, je me refuse à comparer les chronos, car chaque édition est différente : tracé avec des portions différentes, conditions climatiques, aléas de course… Tout est différent à chaque édition, et les comparaisons ne tiennent pas. Disons que les deux premiers n’ont pas connu de défaillance majeure, ont fait course commune, et au final, le chrono est très bon.
Pour revivre la Diagonale des Fous 2022, c’est ici
Comment apprécies-tu la performance de Courtney Dauwalter, la première femme ?
F D’H : Ici, Courtney a été à son niveau ! Il n’y a pas encore beaucoup de femmes au niveau international en ultra-trail, j’espère que cela changera d’ailleurs. Mais en terminant à un peu plus d’1h30 des vainqueurs, Courtney est à sa place. Elle démontre ce qu’une femme peut réaliser en s’entraînant à haut niveau. D’autres coureuses peuvent parvenir à ce niveau, il n’y a rien de stratosphérique dans cette 4e place.
Pour moi, la surprise, c’était plutôt à la Hardrock, où je l’ai vue à 5h de Kilian et moi-même. Sur l’UTMB 2021, où je n’avais pas fait une grosse course, elle était à 1h45mn. Donc, ici, l’écart est dans les normes. Après, ce n’est pas la course de sa vie non plus ! C’était sa première Diagonale, et sa marge de progression est réelle ici !

Cette situation en fin de saison est inédite pour toi : tu es au repos complet !
F D’H : Dans ma carrière, j’ai souvent eu des petits bobos que je suis toujours parvenu à gérer, en faisant du vélo, du ski alpinisme, etc. J’avais souffert de petites entorses à la cheville, mais j’ai quand même pu gagner la Diagonale avec… J’ai toujours essayé de gérer mes douleurs pour ne pas aller jusqu’à la grave blessure. J’ai toujours essayé d’écouter mon corps. Et là, c’est vrai, je me suis fait surprendre. J’ai fait une chute fin juin, et entre-temps, j’avais eu l’impression de faire une légère entorse interne à l’arrière du pied. J’ai traité ça comme une blessure classique, alors qu’en fait, il s’agissait déjà d’un hématome osseux. C’est vrai que j’ai tiré dessus pour faire la Hardrock, cela s’est passé sans trop de souci, et j’ai pris mon repos classique après cet ultra, qui d’habitude me permet d’obtenir une franche guérison. Mais quand j’ai repris, j’ai senti que ce n’était pas normal. J’ai quand même réussi à reprendre et faire l’Échappée Belle. C’est tout de même 26h dans les cailloux ! Et sans presque aucune douleur. Et puis quelques jours après, à force de tirer dessus, en septembre, ça a lâché…
Quel est le diagnostic de ta blessure ?
F D’H : C’est un hématome osseux à l’arrière du pied, avec un trait de fracture. Le seul remède, c’est la mise au repos complet. Plus de tension sur cet os. Donc, c’est 5 semaines de repos complet. Pas de vélo, pas de rando, du repos… C’est nouveau pour moi ! Ça me fait un peu bizarre… Mais 5 semaines dans une vie, ce n’est rien, il y a des choses bien plus graves. Les médecins sont hyper optimistes, la blessure ne peut pas se déplacer, et cela ne peut que se consolider. En plus, on est en fin de saison de trail, j’avais déjà beaucoup couru… Après ce repos, je reprendrai par le ski alpinisme, c’est beaucoup plus doux, il y a moins d’impacts…
Depuis cette interview, François D’Haene s’est de nouveau blessé. Toutes les infos ICI
Selon toi, l’ultra-trail à haut niveau est-il un sport à risque pour le corps ?
F D’H : D’abord, je tiens à dire que je ne me suis jamais considéré comme un athlète de haut niveau, ou même comme un athlète tout court. Je pense que c’est un peu ça le secret de l’ultra-trail. C’est ça qui fait que tu dures, c’est ça qui fait que tu peux vraiment pousser à fond et aller très loin… J’ai discuté avec de nombreux athlètes comme Jim Walmsley ou Thibaut Garrivier : ils sont très forts physiquement sur des 100km, mais quand tu dois dépasser les 20h de course, cela devient un autre monde. Il y a vraiment d’autres paramètres qui entrent en jeu, et tu dois être en capacité d’adopter une attitude différente lorsque tu passes au-delà des 20h. C’est un dialogue intérieur, tout va parler en toi…
La Diagonale, c’est encore autre chose. Presque 24h de course… Il faut s’immerger dans une autre dimension. Plus que du haut niveau, c’est surtout la gestion de soi dans des conditions extérieures hostiles dont il est question. S’y adapter… Et oui, il faut savoir se taper dedans le jour J. L’expérience de l’ultra, des gars comme Antoine Guillon ou Julien Chorier la possèdent. Alors qu’ils ne sont plus à leur niveau d’antan, ils rentrent dans le Top 10 ici, grâce à une gestion de leur potentiel de l’instant, en écho à la réalité du moment. Chapeau à eux ! Ils s’adaptent aux conditions extérieures et à leur corps. Des gars plus jeunes, plus forts et hyper motivés, ont abandonné sur cette Diagonale. Pas eux…

Penses-tu que le professionnalisme est indispensable pour réussir en ultra-trail aujourd’hui ?
F D’H : Pour revenir sur l’exemple d’Antoine et Julien, l’aptitude à performer est plus une aptitude personnelle intérieure qu’un statut avec des heures innombrables d’entraînement. Cette attitude-là, cette capacité à se gérer, c’est d’abord savoir se concentrer sur soi, écouter son corps plus que scruter les paramètres de sa montre et de son Smartphone. Je considère aujourd’hui qu’un jeune traileur qui a envie d’être professionnel, doit d’abord se former, faire des études, avoir une vie sociale, tout en s’entraînant et en cherchant à s’améliorer. S’il gagne des courses, s’il s’épanouit dans ce sport, ce sont les partenaires qui viendront à lui. Et pas le contraire.
Pour ma part, même si désormais je suis un professionnel du sport, je passe beaucoup de temps avec mes enfants et mon épouse, je m’investis dans un événement que j’ai créé, j’étais vigneron, et aujourd’hui je vends encore mon vin. Sans oublier qu’à la base, j’ai une formation de kinésithérapeute, métier que j’ai exercé jusqu’en 2012. J’ai toujours voulu avoir des activités à côté, pour relativiser cette pression tout autour de la victoire.
Je crois que la clé, pour ceux qui sont des professionnels du trail, c’est qu’en fait à la base ce n’était pas une volonté d’avoir ce statut-là. C’est venu avec les résultats. Moi, ma volonté, c’était de faire de faire des courses qui me plaisaient, et d’être le plus performant possible dans ces courses-là !

Tu as intégré un team assez vite !
F D’H : Oui, cela s’est fait naturellement. J’ai eu la chance de pouvoir intégrer le Team Salomon et d’en avoir des retombées, qu’elles soient médiatiques ou financières. Mais j’insiste : en fait, moi, je me suis d’abord entraîné pour faire les courses de trail qui me faisaient rêver. Je ne me suis jamais entraîné pour en faire un métier. C’est vraiment toute la nuance.
En 2009, après ma première Diagonale des Fous, Jean-Michel Faure-Vincent est venu me voir, il m’a proposé d’entrer dans le Team Salomon. Je n’ai pas tout de suite dit oui. Je n’avais pas envie de perdre ma liberté, je voulais choisir mes courses, je voulais m’habiller comme je veux, m’entraîner comme je veux, manger ce que j’aime… Jean-Michel a dit oui à tout. On avait la même vision des choses. On l’a toujours d’ailleurs. Il m’a dit qu’il était là pour m’accompagner et pour essayer d’optimiser la façon dont je m’entraîne, de me fournir un matériel adapté à mes besoins… Il voulait m’accompagner dans ma quête vers l’ultra et on connaît les résultats depuis.
13 ans après, Jean-Michel est toujours dans le cercle très restreint des personnes avec lesquelles je travaille. Je choisis mes courses. Si j’ai un team international, c’est aussi pour choisir des courses internationales… Bien sûr, j’en discute avec la marque, mais en fait c’est vraiment moi qui décide. D’ailleurs, pour moi, le contrat est vraiment en engagement moral, comme quand on se tape dans la main. Je fais de belles courses, je porte leur équipement, on se respecte, et tout cela me va bien.
François D’Haene : ses principaux résultats 2021-2022

Cette interview est parue dans le magazine Esprit Trail N°128.
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